En quoi consiste le « problème de l’esprit » ?

samedi 17 mai 2014, par Denis Cerba

Nous avons vu (cf. Qu’est-ce que la « philosophie de l’esprit » ?) que, foncièrement, le problème de l’esprit consiste en ceci : il nous semble qu’il y a dans le monde une distinction fondamentale entre « être animé » et « être inanimé » (ou entre « l’âme » et le « corps »), mais cette distinction s’avère très difficile à saisir.

Nous proposons ici une formulation un peu plus précise de ce problème. Elle est due au philosophe australien Keith Campbell (1938-) [1].

À noter : dans la formulation proposée par Campbell, il est question spécifiquement de l’esprit humain (et non de l’esprit en général : nous avons vu que la philosophie de l’esprit se pose aussi la question essentielle de savoir en quel sens on peut dire que les animaux ont un « esprit », c’est-à-dire un mind) ; cette simplification a une valeur pédagogique, mais il ne faut pas oublier que le problème de l’esprit ne se pose pas seulement à partir du phénomène de l’« esprit humain ».

Ceci étant dit, Campbell propose l’idée suivante : ramené à l’essentiel, le problème de l’esprit devient particulièrement tangible si l’on considère les quatre propositions suivantes :

  1. Le corps humain est une chose matérielle.
  2. L’esprit (mind) humain est une chose spirituelle.
  3. L’esprit (mind) et le corps interagissent.
  4. L’esprit (spirit) et la matière n’interagissent pas.

Considérées isolément, chacune de ces quatre propositions nous semble relativement « évidente » : notre corps est une réalité matérielle, notre esprit est une réalité d’un autre ordre (« spirituelle ») ; notre corps et notre esprit agissent l’un sur l’autre : quand nous « voulons » lever le bras, notre bras se lève, et quand notre corps est physiquement blessé, nous « avons mal », etc. En même temps, il ne nous semble pas du tout évident que des réalités aussi dissemblables que « la matière » et « l’esprit » puissent agir l’une sur l’autre : habituellement, quand nous cherchons la cause d’un phénomène physique, matériel, nous ne pensons pas spontanément qu’il est dû à l’intervention d’un « esprit »...

Campbell exprime ce problème en disant que ces quatre propositions sont incompatibles : elles forment une « tétrade inconsistante ». Si l’on prend seulement trois d’entre elles (’n’importe lesquelles), elles sont compatibles : mais le problème est que ces trois propositions (n’importe lesquelles) impliquent la négation de la quatrième. Par exemple, si on pense qu’il est vrai que le corps humain est une chose matérielle, que l’esprit humain est une chose spirituelle, et que l’esprit et le corps humains interagissent, alors on doit penser qu’il est faux en général que l’esprit et la matière ne puissent pas interagir : mais est-on vraiment prêt à concéder ce dernier point comme évident ? Ne nous semble-t-il pas plutôt évident, par exemple, que si les fantômes existent et qu’ils sont de « purs esprits », alors on ne pourra pas les « toucher » ?...

Vu comme cela, le problème de l’esprit se ramène à la question : laquelle de ces quatre affirmations faut-il lâcher ?

Peut-être faut-il dire après tout que rien n’empêche la matière et l’esprit d’interagir : mais dans ce cas, qu’est-ce qui nous retient encore de penser que « l’esprit », c’est en fait de la matière (donc que « l’esprit humain » n’est pas une chose « spirituelle ») ? Ou alors, faut-il dire que la matière et « l’esprit » sont à ce point différents qu’il n’y a aucune action causale possible de l’une à l’autre ? Mais dans ce cas, ce n’est pas parce que nous « voulons » lever le bras que notre bras se lève... Et comment comprendre les effets physiquement constatables d’une action supposée « non-physique » (ce que la science à de fortes raisons de déclarer impossible) ? Ou alors, faut-il dire après tout que l’esprit humain n’est lui aussi qu’une chose matérielle ? Mais cela ne nous semble-t-il pas extrêmement choquant ? Quand on dit cela à des étudiants en philosophie, généralement ils cessent aussitôt d’écouter...

Notes

[1Keith Campbell, Body and Mind, University of Notre Dame Press, 19842, ch. 2 : « How the Mind-Body problem arises ? », p.14-40.

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