Dieu peut-il se mettre en colère ?

samedi 1er février 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : Affirmer que Dieu peut se mettre en colère, ce n’est pas commettre un anthropomorphisme, mais prendre au sérieux la création par Dieu d’un univers moral. La colère de Dieu n’exprime pas en Dieu un émotion colérique (affectus) mais exprime la force avec laquelle Dieu s’oppose au mal (effectus).

Lactance, un auteur chrétien de l’Église antique, résume la pensée communément répandue selon laquelle Dieu, en tant qu’esprit impassible, réalité absolue et premier moteur, ne peut se mettre en colère :

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La colère de Dieu
(Jadis assimilée aux catastrophes naturelles)

Beaucoup de personnes sont d’avis - et avec eux nombre de philosophes - que Dieu n’est pas sujet à la colère ; en effet, ou bien la nature divine est bienfaisante (et faire du mal à quiconque est incompatible avec sa puissance noble et transcendante) ou bien encore, il ne nous remarque même pas (si bien que sa bonté n’est d’aucun avantage pour nous et aucun mal ne nous vient de sa mauvaise volonté).

Et, disons-le, il y a une grande part de vérité dans cette position. Attribuer à Dieu la colère de manière trop rapide ne peut qu’aboutir à défigurer le concept de Dieu en l’interprétant à l’aune de la psychologie humaine. Ce n’est pas tant que la colère soit un sentiment négatif qui pose ici problème, mais plutôt le fait qu’il s’agit d’un sentiment humain. L’amour, comme la colère, ne peuvent être attribués à Dieu trop rapidement sous peine d’anthropomorphisme. En théologie classique, on dit que ces deux termes ne peuvent être vrais de Dieu qu’analogiquement (c’est-à-dire « toute proportion gardée ») :

  • Dieu est un pur esprit et n’a pas de sensibilité à la manière des animaux ou des humains. Chez les humains, la sensibilité est liée à la dimension corporelle de leur vie et elle se développe à travers une histoire émotive. Or, Dieu n’a pas de corps et il est éternel. Cela ne veut pas dire que Dieu n’a pas de sentiment (il est amour et adoration), mais il n’a certainement pas une « vie sentimentale ».
    Sinners in the Hands of an Angry God
    « Le » sermon sur la colère de Dieu
    par Jonathan Edwards (vers 1741)
    Olga Alekseyenko, hXOOPsgvC94

  • Chez les hommes, les sentiments ne sont pas toujours vertueux. L’irascibilité et la colère en particulier sont souvent assimilées à un certain désordre : pulsions non contrôlées, caprices et colères égoïstes. Dieu est quant à lui parfaitement juste. La colère ne peut être chez lui que l’expression de la justice et de son amour. Sa colère ne peut être chez lui que la réaction en face d’une injustice commise.
  • Il est vrai aussi que la colère n’est pas le propre de Dieu comme l’amour ou l’adoration lui sont propres. La colère est en effet la réaction en face de quelque chose que l’on ne cautionne pas : mais, dans la mesure où Dieu est la perfection même, la colère ne peut être suscitée en lui que par une réalité extérieure (opus alienum pour reprendre l’expression de Luther).

La Bible se fait d’ailleurs l’écho d’une certaine prudence : si la colère divine est clairement attestée dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, ce sentiment semble recevoir un traitement particulier :

It can be conceded that there is in the New Testament a tendency to depersonalize the wrath of God. MacGregor softens and qualifies Dodd’s position in such a way as to bring out the real case that Dodd has. « God’s wrath » in the N.T. and particularly in Paul’s letter is conceived of in terms less completely personal than is his love (Tony Lane).

Pour comprendre en quel sens Dieu peut être dit en colère, nous reprenons une distinction venant de la tradition scolastique et reprise récemment avec brio par Dodds entre affectus (émotion) et effectus (effet). Dieu est dit en colère, non au sens d’un sentiment qu’il éprouverait personnellement (affectus) mais au sens où le pécheur se trouve en opposition avec Dieu (effectus). Plus précisément, le péché détruit l’harmonie voulue par Dieu : cette disharmonie se traduit dans l’homme pécheur par une culpabilité et une souffrance psychologiques et par une plus grande fragilité et vulnérabilité psychiques. Cette disharmonie se traduit aussi dans la réalité extérieure par une aliénation entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’univers, l’homme perdant sa place naturelle. Cette disharmonie est dite « colère divine » :

  • « colère » car elle induit les mêmes effets que la colère humaine (peur, angoisse devant une réalité menaçante) ;
  • « divine » car elle a sa source dans la perfection du bien absolue qu’est Dieu et non dans une émotion.

La colère de Dieu
Documentaire
Don Felicio, Nn53mwA_GXk

La colère divine ainsi conçue est l’opposition d’un ordre psychologique et naturel face au mal. C’est en ce sens qu’elle est dite « extérieure à Dieu ». La colère est une conséquence des lois morales de l’univers découlant de la sagesse divine. Ainsi conçue, la colère divine est compatible avec la bienveillance divine : elle est une réaction juste en face d’un mal injuste, visant à permettre à l’homme de se reprendre.

Ainsi conçue, la colère divine est pareillement compatible avec l’impassibilité divine. Ce n’est pas en effet Dieu qui a changé, mais le pécheur. Et en changeant, c’est encore lui qui a changé de relation avec Dieu. Par analogie, on peut comparer la colère divine au courant d’un fleuve : tant que le nageur nage dans le sens du courant, il ne ressent pas la force de ce courant sinon pour l’aider, mais si le nageur décide de nager à contre-courant, il se trouve en opposition avec le fleuve. Ainsi du pécheur : tant qu’il suit Dieu, il est assisté par sa grâce, mais s’il se rebelle pour faire le mal, il est en proie à une opposition morale (sa psychologie et sa volonté se fragilisent).

Hanson, repris par Tony Lane, critique toutefois une telle conception de la colère divine, sous prétexte qu’elle ferait de Dieu un être impersonnel :

Wrath is part of the natural moral order, and it is no more deistic to conceive of God as allowing the process of the wrath to work impersonnaly, than it is to conceive of his allowing the process of the laws of nature to work impersonnally.

On peut toutefois répondre répondre à cette critique de façon très simple :

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L’ange de la colère
répandant la coupe de la colère

  • Dans la théologie classique, les lois de la nature ne sont pas conçues de manière impersonnelles mais sont représentées par des anges. De la même manière, dire que la colère de Dieu est l’expression d’un ordre moral ne signifie pas que cette colère soit impersonnelle et aveugle. La Bible la représente ainsi souvent par un ange (l’ange destructeur, les anges de l’apocalypse).
  • Dans la théologie moderne, les lois de la nature ne sont pas perçues comme l’effet d’un hasard aveugle : l’argument de l’intelligent design permet de montrer comment celles-ci semblent avoir été choisies et voulues. De la même manière, dire que la colère de Dieu est l’expression d’un ordre moral ne signifie pas que cette colère soit l’effet d’un hasard créateur : elle a été voulue et choisie par Dieu (non pas comme objet premier de sa volonté mais comme une conséquence).

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