Dieu est-il impassible ?

vendredi 2 mai 2014, par Paul Adrien d’Hardemare

En bref : Dieu en tant qu’Absolu divin ne peut souffrir, non seulement parce qu’il est plus puissant que la création, mais aussi parce qu’il ne saurait être contraint de quelque manière que ce soit par un agent extérieur. Il faut donc dire que l’Absolu est impassible.

On appelle théopaschisme la doctrine selon laquelle Dieu peut souffrir et patripassianisme la doctrine selon laquelle le Père souffre avec le Fils. Ces deux doctrines postulent toute deux que Dieu peut souffrir, quoique pour des raisons différentes : la première postule que c’est la condition divine en tant que telle qui est susceptible de souffrir ; la deuxième postule que c’est le Père qui a souffert sur la croix. La première est considérée comme une idéologie théiste, la deuxième comme une idéologie trinitaire (dans la Trinité, le Père et le Fils sont alors considérés comme deux modalités et deux avatars d’une même personne divine). Nous centrons ici notre réflexion sur le théopaschisme, renvoyant la question du patripassianisme à l’étude du modalisme.

How to Pronounce Impassibility
Cela peut toujours servir...
Emma Saying, u3DiJUdvR7U

Le théopaschisme est une idéologie en ce sens qu’elle procède d’une focalisation sur un élément de vérité, mais cette focalisation en excluant volontairement d’autres éléments de vérité finit par devenir une caricature et une erreur. L’élément de vérité du théopaschisme est le suivant : il n’y a pas de véritable compassion sans souffrance. L’étymologie le prouve : compatir, c’est pâtir avec. Néanmoins, cette vérité n’est vraie que pour les hommes et il ne faut pas oublier ces autres éléments de vérité que sont l’immutabilité, la perfection et la béatitude divines. L’immutabilité divine implique avec l’éternité de Dieu son impassibilité :

  • L’Absolu possède sa propre existence et sa propre vie. Il est lui-même non-causé. Ainsi, il ne peut subir de contrainte extérieure qui causerait en lui une certaine souffrance.
  • Si l’Absolu peut souffrir, c’est qu’il a en lui une certaine passivité que le fait réagir au monde extérieur. Il n’est donc ni un acte à l’état pur, ni un être nécessaire, mais un être contingent. Souffrir signifie en effet « être empêché d’être selon la plénitude de sa condition ».
  • L’Absolu ne possède aucune inertie et aucune matière, mais il est « esprit » (Jean 4:24). Ainsi, la souffrance ne peut trouver de lieu où s’exercer, car l’Absolu n’a pas de sensibilité matérielle.
    Immutability

    Il est vrai que plusieurs arguments ont pu être avancés pour affirmer la possibilité en Dieu d’une certaine souffrance :

  1. La souffrance serait gage d’authenticité et de compassion. Si Dieu n’est pas capable de souffrir, son amour pour nous n’est pas authentique.
  2. L’impassibilité divine serait une notion grecque et non pas biblique : c’est le Dieu épicurien, stoïque et bienheureux, détaché de toutes préoccupations humaines. Ce n’est pas le Dieu aux entrailles riches de miséricordes dont parle la Bible.
  3. L’impassibilité divine rendrait la présence du mal dans le monde d’autant plus choquante : comment Dieu pourrait-il ne pas souffrir en voyant le spectacle du mal ?
  4. Si Jésus est la parfaite image de son Père, et le visage même de Dieu, sa mort sur la croix est l’image même d’un Dieu souffrant.

Divine Impassibility
Conference
reformedforum, VlvmHtGnSck

Aucun de ces arguments n’est toutefois diriments et il est possible d’y répondre brièvement :

  1. Dire que Dieu n’est pas capable de souffrir ne revient pas à dire que Dieu ne connaît aucune vie intérieure. La théologie classique distingue dans les émotions les affections et les sentiments. Les premières sont passives et involontaires, les seconds actifs et volontaires. Tandis que Dieu n’éprouve pas d’émotions, il éprouve des sentiments et son amour est pour nous d’autant plus réel qu’il est actif.
  2. On a pu dire que l’impassibilité divine était une héritage de la tradition grecque, non pas de la tradition chrétienne. Ceci est toutefois faux : les premiers chrétiens ont tous tenu l’impassibilité divine. De même, la Bible, correctement lue, plaide en faveur de l’impassibilité divine (Apocalypse 21,4). Enfin, la dévalorisation de la philosophie grecque est un argument ad hominem, c’est-à-dire un sophisme. Il n’y a rien d’inconvenant à reprendre certains éléments de la plus noble tradition philosophique. Ces éléments devraient certes être rejetés s’il était vrai que l’homme, privée de la grâce chrétienne, ne pouvait rien connaître de Dieu à cause du péché originel. Nous avons cependant refusé cette interprétation maximaliste du péché originel : malgré le péché originel, l’homme peut naturellement connaître certaines choses sur Dieu.
  3. Le fait que Dieu puisse souffrir ne peut en aucun cas être une réponse crédible au mal : un malade a besoin d’un médecin suffisamment en bonne santé pour le guérir, non d’un homme effondré par le spectacle de sa maladie. De plus, dire que Dieu ne peut souffrir est une chose, dire que Dieu est étranger au mal est une autre chose. La réponse de Dieu face au mal, ce n’est pas la souffrance mais la colère, c’est-à-dire son opposition au mal. Quant à la compassion qu’il convenait de faire preuve par pédagogie, c’est pour l’éprouver que Dieu s’est incarné en Jésus-Christ (Hébreux 2,9-10). Et pourquoi devenir un homme si Dieu considéré dans son éternité, était déjà capable d’éprouver tout ce qu’il fallait éprouver pour sauver les hommes ?
  4. Ce qui est dit de Jésus ne peut pas être dit de Dieu sans restriction : lorsque Jésus souffre sur la croix, c’est dans sa chair humaine que Jésus souffre, non pas en tant que fils de Dieu. Il est vrai que la condition humaine et divine de Jésus sont tellement unies que ce qui est dit de l’une peut être dit de l’autre. Ceci est appelé en théologie classique « communication des propriétés (idiomes) » et il est vrai que l’on peut dire : sur la croix, Dieu a souffert. Toutefois, dans cette dernière phrase, Dieu signifie « L’Absolu incarné en Jésus-Christ » et non « L’Absolu considéré de toute éternité ».

Répondre à cet article