Comment comprendre le poème de Caïn et Abel ?

lundi 2 décembre 2013, par Paul Adrien d’Hardemare

Le récit de Caïn et Abel est un poème qui offre une réflexion sur le premier meurtre qui a entaché l’histoire de l’humanité. Les remarques suivantes offrent quelques clés d’interprétation pour comprendre images poétiques que ce récit utilise :

  • les noms de Caïn et Abel ont chacun leur signification : le premier résonne comme un cri de victoire (« J’ai acquis de par Dieu »), le deuxième comme une injure (Abel fait penser au mot qui désigne la fumée et ce qui est inutile). Il y a ici une porte d’entrée en psychologie familiale...
  • la différence de métiers de Caïn et Abel, dont l’un découvre l’agriculteur et l’autre l’élevage, suggère un fond de rivalité entre deux systèmes économiques différents. On pourra relier ces métiers à la malédiction d’Adam. A moins qu’il ne s’agisse pour les auteurs - ce qui paraît plus vraisemblable - de situer ce meurtre dès les premiers instants de la civilisation humaine.
  • la cause de la dissension fraternelle est une querelle religieuse : d’un côté celui qui estime que l’accomplissement d’un devoir religieux suffit à le mettre en règle (Caïn), de l’autre, celui pour qui le devoir religieux n’a de valeur qu’à travers la générosité qui s’y exprime (Caïn). Caïn cherche à mettre la main sur la faveur divine sans y parvenir, ce qui provoque la jalousie.
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    La conscience
    Chifflart (d’après le poème de Victor Hugo)

  • le fait que Caïn et Abel soient frères vise à montrer l’horreur de ce premier crime. Avec ce fratricide, c’est la solidarité humaine qui périt. La cause de cette rupture se trouve dans la jalousie. Les hommes deviennent étrangers entre eux : « Suis-je le gardien de mon frère ? ».
  • les conséquences psychologiques de ce meurtre sont la honte, la peur et la culpabilité. C’est à travers un surcroît de violence que l’homme va désormais chercher à se protéger : « Aussi bien, si quelqu’un tue Caïn, on le vengera sept fois et Yahvé mit un signe sur Caïn, afin que le premier venu ne le frappât point. »
  • le meurtre d’Abel pervertit la nature : le désordre humain s’installe dans le monde extérieur et le corrompt. A travers la descendance de Caïn (naissance des villes, de l’art du forgeron), c’est toute la civilisation humaine qui se trouve entachée de ce premier meurtre. L’innocence n’est plus qu’un rêve : ni les hommes ni la nature ne l’abritent plus.

On nous permettra de terminer en citant ce poème classique de Victor Hugo parlant de Caïn :

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l’homme sombre arriva
Au bas d’une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d’haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l’ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l’espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil ; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s’asseyait, il vit dans les cieux mornes
L’œil à la même place au fond de l’horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l’aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
« Etends de ce côté la toile de la tente. »
Et l’on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l’eut fixée avec des poids de plomb :
« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l’enfant blond,
La fille de ses Fils, douce comme l’aurore ;
Et Caïn répondit : « je vois cet œil encore ! »
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : « je saurai bien construire une barrière. »
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours ! »
Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d’elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu’il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d’Enos et les enfants de Seth ;
Et l’on crevait les yeux à quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d’enfer ;
L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d’entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l’aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : " Non, il est toujours là. »
Alors il dit : « je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit « C’est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l’ombre
Et qu’on eut sur son front fermé le souterrain,
L’œil était dans la tombe et regardait Caïn.

Portfolio

Caïn tue Abel

Documents joints

  • La Conscience (Youtube – 294 octets)

    Victor Hugo (1802-1885)

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