Faut-il oublier « Les Ariens » ? (2)

lundi 16 février 2015, par Denis Cerba

En bref : « Les Ariens » de Newman ont introduit dans les études patristiques une grille de lecture de l’histoire de l’Eglise où l’histoire des idées joue un rôle central. C’est cette innovation qui permet à Newman de comprendre la pertinence de la « méthode économique » introduite par l’école d’Alexandrie.

Dans notre précédent billet (Faut-il oublier « Les Ariens » ? (1)), nous nous sommes intéressés à la réception des Ariens de Newman par la recherche patristique. Le résultat a été plutôt embarrassant : du point de vue de la patristique contemporaine, la thèse de Newman sur l’origine et la nature de l’arianisme est dénuée de toute pertinence ! Fonder sur les Ariens une réflexion sur la méthode théologique, serait-ce par conséquent bâtir sur du sable ? Nous ne le pensons pas. Notre thèse est que ce livre a créé une certaine grille de lecture de l’histoire d’une grande pertinence théologique.

Pour le comprendre, il faut se replonger dans ce qu’était l’étude des Pères de l’Église avant la publication du livre de Newman, notamment concernant la question de l’arianisme. Au moment où Newman rédigeait les Ariens (1833), il existait deux types d’études sur cette période : d’un côté, les études de type apologétique, qui s’intéressaient notamment à la question de la Trinité ; de l’autre, les études relevant de l’histoire de l’Église. Les études apologétiques s’intéressaient aux Pères de l’Église dans le but, notamment, de démontrer la légitimité de la foi trinitaire : elles abondent en citations, mais ne vont guère plus loin.

En revanche, de leur côté, les études historiques proposent déjà une certaine grille de lecture de l’histoire.

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Johann Lorenz von Mosheim (1693-1755)

Un auteur très connu à l’époque de Newman en matière d’histoire de l’Église était un historien luthérien allemand du 18e s. : J. L. von Mosheim (1693-1755). Mosheim développe l’idée suivante : à l’âge apostolique, les premiers chrétiens ont vécu l’idéal de l’Évangile ; mais les choses se dégradent par la suite, notamment à partir du 4e s., où l’on constate d’interminables querelles théologiques. Mosheim estime que la cause de cette dégradation est l’introduction dans le christianisme de la philosophie grecque. On peut appeler ce schéma le schéma de la dégradation du christianisme. On sait que cette thèse à été reprise à la fin du 19e s. par le célèbre historien allemand Adolph von Harnack (1851-1930), qui, en parlant d’« hellénisation » du christianisme, dit plus ou moins la même chose que Mosheim.

Maintenant, quelle fut l’attitude de Newman ? L’auteur des Ariens ne conteste pas la légitimité des études de type apologétique, mais elles lui semblent présenter une lacune importante. Il est bon de se référer au témoignage des Pères, mais se contenter de les citer ne répond pas à une question importante : pourquoi les Pères ont-ils dû introduire le langage de la philosophie, qui est d’une tout autre nature que le langage biblique ? Le courant apologétique, visiblement, n’avait pas eu conscience de cet écart entre langage biblique et langage doctrinal. Du côté des historiens protestants, en revanche, et de Mosheim en particulier, on est aux aguets sur cette question. Pour mesurer cet écart, Mosheim introduit la notion de « dégradation », mais Newman n’est pas d’accord avec cette position.

La question qui se pose est alors la suivante : quelle grille de lecture de l’histoire Newman propose-t-il, qui puisse également expliciter les causes de la genèse du langage doctrinal ?

Pour décrire l’histoire du conflit entre ariens et orthodoxes, Newman introduit une grille de lecture différente de celle de Mosheim. Il décrit d’abord l’émergence des écoles (l’école « antiochienne » et l’école « alexandrine » : cf. art. 859) : il esquisse ainsi les manières différentes d’enseigner, et montre comment le résultat de la réflexion d’écoles différentes influence l’avis de ceux (soit clercs, soit laïcs) qui formeront bientôt des partis. Je dirais donc que Newman propose de lire l’histoire de l’opposition entre différents mouvements, à l’époque de l’émergence de l’arianisme, comme impliquant deux éléments différents : les « écoles » d’une part, et les « partis » d’autre part.

L’introduction de cette distinction est particulièrement heureuse. Grâce à elle, Newman nous apprend à distinguer deux causes différentes des querelles autour de la question trinitaire. L’une d’elles est de nature politique : chaque parti, à partir de la situation politique qui est la sienne, agit comme un groupe de pression à l’égard des autorités politiques. Mais cela n’empêche pas de discerner leurs raisonnements théologiques, puisque ils ont également des écoles catéchétiques : à partir de ces lieux concrets d’enseignement se formulent des arguments propres à chaque école. Ainsi, on peut distinguer deux motifs d’action différents qui entrent en jeu à l’occasion d’un conflit : l’un est de nature politique, où il s’agit de calculer au mieux pour faire avancer ses intérêts, quitte à user du compromis ; l’autre est de nature doctrinale : chaque école participe par ses arguments propres au débat public. Cette distinction ne répond certes pas point par point à la position de Mosheim, mais elle permet au moins de ne pas confondre les différents motifs de querelle.

Ainsi, indépendamment des intentions politiques (ou sociétales) des uns et des autres, ce sont aussi désormais des raisons intellectuelles (soit philosophiques, soit théologiques) qu’il faut faire intervenir pour expliquer le phénomène historique de l’Église. Cette remarque novatrice, il me semble, a pu aider Newman à sortir en particulier d’une attitude d’admiration des Pères typique de son époque : ce qu’on appelle, en anglais, l’antiquarianism. C’est l’attitude, très répandue alors en Angleterre, qui vénère tout ce qui vient de l’Antiquité, sans recul ou regard critique. Mais désormais, les études patristiques ne sont plus une affaire d’esthètes : elles s’emploient à la recherche des causes de telle ou telle expression doctrinale, en recourant à toutes les sources anciennes disponibles, y compris séculières.

Ce type de recherche correspond bien, il me semble, à une discipline nouvelle née à cette époque : l’« histoire des idées » (intellectual history), ou l’« histoire des cultures ». C’est pour l’histoire un champ nouveau d’investigation, qu’on découvre au milieu du 19e s. Jacob Burckhardt (1818-1897) est reconnu être l’un des fondateurs de cette branche de l’historiographie : dans ses Considérations sur l’histoire universelle (1905), il affirme que l’étude de la culture doit s’intéresser non seulement à la vie matérielle des peuples, mais aussi aux expressions de son esprit et de ses émotions, ainsi qu’à leur développement. Même si les Ariens ne sont pas seulement un livre d’histoire, ils témoignent de préoccupations en grande partie similaires à celles de Burckhardt. En s’intéressant aux « écoles », Newman montre l’intérêt qu’il porte au développement de la vie de l’esprit chez les Chrétiens. N’a-t-il pas par conséquent établi, dans la recherche patristique, une certaine grille de lecture de l’histoire des idées, articulée autour du binôme école/parti ? Ne peut-on pas dire que l’auteur des Ariens a transformé l’étude de la patristique, de simple apologétique, en une discipline proche de l’histoire des idées ? Il nous semble que cette innovation de Newman est décisive. Aujourd’hui encore, même si beaucoup d’hypothèses ont été profondément modifiées, le cadre école/parti (school/party) demeure une grille de lecture fondamentale de l’histoire des Pères de l’Église.

Une dernière remarque. Si la théorie newmanienne de l’origine de l’arianisme est aujourd’hui périmée (cf. art. 859), n’en va-t-il pas de même de la théorie newmanienne de la méthode économique (sur cette méthode, cf. art. 790) ? Nous ne le pensons pas. La méthode économique n’a pas son origine dans l’école antiochienne, mais dans l’école alexandrine. Même si cette dernière est loin d’être monolithique, il n’en reste pas moins que l’une des écoles, à Alexandrie, a adopté cette manière de procéder, que l’Église entière a ensuite adoptée comme mode d’expression de sa foi. Ainsi, malgré le résultat sans appel du jugement porté sur les Ariens par la patristique contemporaine, la valeur historique de l’innovation alexandrine demeure, ainsi qu’une partie notable de l’analyse qu’en propose Newman. D’où la légitimité d’étudier la « méthode économique » telle que les Ariens la mettent en lumière.

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