9. Quelles sont les différentes formes de nominalisme ?

mardi 25 août 2015, par Denis Cerba

En bref : Le nominalisme tient le pari d’expliquer le fait que les choses possèdent des caractéristiques apparemment communes en ne postulant que l’existence de particuliers. Ces particuliers sont soit les particuliers ordinaires (nominalismes simples), soit les propriétés conçues elles-mêmes comme particulières (nominalismes tropistes).

Nous avons vu (ici) l’affirmation fondamentale qui caractérise, en métaphysique, le nominalisme : « Les universaux n’existent pas, seul existe le particulier ».

Il s’agit d’une solution au problème des universaux : le problème de savoir comment expliquer et analyser le fait que les choses particulières semblent présenter des caractéristiques communes (propriétés ou relations). Y a-t-il effectivement de l’identité de nature entre des choses différentes ? La position réaliste répond « Oui », et affirme par conséquent l’existence des universaux : des entités capables d’exister strictement à l’identique en des particuliers différents. Le nominalisme, au contraire, refuse d’admettre l’existence de ce genre d’entités : il pense qu’il n’y a jamais véritable identité de nature entre des choses différentes (par exemple : deux choses ne peuvent pas avoir strictement la même propriété). Il lui reste donc à expliquer et analyser — en ne recourant qu’à des entités particulières — le fait que des choses différentes semblent posséder des caractéristiques « communes ». Nous disons par exemple que deux feuilles de papier peuvent être de la même couleur : le Nominaliste est d’accord sur ce point, mais il pense que l’analyse métaphysique fondamentale de cette situation ne recèle en définitive que du particulier. En termes plus techniques : les identités de type entre tokens différents s’expliquent sans qu’il soit besoin de postuler autre chose que l’existence du particulier. (Sur la distinction type/token, cf. ici).

Or, au-delà de cette position de fond, le nominalisme se diversifie en fait en une grande variété de nominalismes : il y a différentes stratégies permettant d’expliquer les identités de type en se limitant strictement à l’existence du particulier. Nous n’entrons pas pour le moment dans le détail de chaque théorie : nous nous contentons de présenter un tableau d’ensemble de ces différentes formes de nominalisme.

On peut les classer en deux grandes catégories :

  1. Les nominalismes simples (ou éliminativistes) : les propriétés (ou relations), en fait, n’existent pas.
  2. Les nominalismes tropistes : les propriétés des particuliers (et relations entre particuliers) existent, mais elles sont elles-mêmes des particuliers (c’est-à-dire : des tropes).

 Les nominalismes simples

Les choses particulières semblent avoir certaines caractéristiques (donc distinctes d’elles) : soit des propriétés (qui caractérisent un particulier : cette feuille est blanche), soit des relations (qui relient plusieurs particuliers : cette feuille est sur la table). La forme la plus extrême de nominalisme consiste à soutenir qu’en fait les propriétés et les relations n’existent pas : elles n’existent pas à titre de réalités propres, distinctes (de quelque façon que ce soit) des particuliers dont elles seraient les caractéristiques. Cela revient à dire que seuls, strictement, existent les particuliers apparemment ’dotés’ de ces caractéristiques : cette feuille, cette table, cette personne, cet électron, etc. Il est peut-être vrai de dire que cette feuille est blanche, mais cela ne se fonde dans la réalité sur aucune srtructuration interne de cette feuille blanche : il n’y a qu’une et une seule réalité (la feuille), et la vérité de l’affirmation qu’elle est blanche doit s’expliquer autrement que par l’introduction d’une quelconque propriété distincte (la supposée ’blancheur’ de la feuille).

Ce nominalisme extrême, ou simple, ou éliminativiste, prend différentes formes, selon la stratégie adoptée pour réduire l’apparente existence propre des propriétés (ou relations) :

  1. Le nominalisme des prédicats : pour qu’un token soit d’un certain type, il faut et il suffit qu’un prédicat (c’est-à-dire une entité linguistique) s’applique au token en question (c’est-à-dire soit vrai de ce token). Il s’agit du ’nominalisme’ au sens le plus basique et littéral du terme : ce que les choses semblent avoir en commun tient tout entier dans les mots qu’on utilise pour en parler.
  2. Le nominalisme des concepts : même définition que précédemment, mais avec ’concept’ à la place de ’prédicat’ (un concept étant supposé être une entité mentale, et non linguistique).
  3. Le nominalisme des classes : pour une chose, être d’un certain type n’est rien d’autre qu’être membre d’une certaine classe. Le philosophe contemporain qui a proprosé la forme la plus élaborée de nominalisme simple des classes est Anthony Quinton [1].
  4. Le nominalisme de la ressemblance : une chose est d’un certain type, si et seulement si elle ressemble de façon appropriée au cas paradigmatique d’une chose de ce type. Dans cette théorie, la relation de ressemblance est quelque chose de premier et d’inanalysable, qui n’ajoute aucune structuration interne aux particuliers qu’elle relie (nominalisme simple), et qui n’équivaut pas à une identité partielle entre particuliers (autrement, on retomberait sur la solution de l’existence des universaux). On trouve des versions élaborées de ce type de nominalisme chez H. H. Price [2] et R. Carnap [3] ; sa version à la fois la plus récente et la plus brillante est néanmoins celle du jeune philosophe argentin Gonzalo Rodriguez-Pereyra [4].

 Les nominalismes tropistes

L’idée fondamentale de ce type de nominalisme est la suivante : les propriétés et relations existent, mais ce sont elles-mêmes des particuliers. C’est une sorte de compromis entre le réalisme (les propriétés existent, et ce sont des universaux) et le nominalisme extrême (les propriétés n’existent pas). C’est un compromis métaphysiquement très puissant, beaucoup plus difficile à réfuter pour le réalisme qu’un nominalisme simple.

Les propriétés (et relations) existent donc à titre de réalités distinctes des particuliers dont elles sont les propriétés : la blancheur est quelque chose de distinct de la feuille dont elle est la propriété. Mais cette blancheur n’est elle-même qu’un particulier : c’est la blancheur de cette feuille, strictement singulière, absolument distincte de celle de tout autre objet blanc. La philosophie contemporaine a créé un terme technique pour désigner ces entités très spéciales que sont les propriétés (et relations) conçues comme particulières : ce sont des tropes (appellation due au philosophe américain Donald C. Williams, et qui s’est aujourd’hui largement imposée) ; on peut également parler de particuliers abstraits (abstract particulars, terminologie de G. F. Stout).

Il existe deux variétés principales de nominalisme tropiste : on les obtient en ajoutant l’hypothèse des tropes aux formes de nominalisme simple qui permettent cet ajout. On obtient ainsi :

  1. Le nominalisme (tropiste) des classes : par rapport au nominalisme simple des classes, il substitue les classes de tropes aux classes de particuliers. Ce qui fait que différentes choses sont du même type est simplement qu’elles ont toutes des propriétés, non pas identiques, mais qui forment une certaine classe (la classe des blancheurs, dans le cas des choses blanches). C’est la théorie, notamment, de G. F. Stout [5].
  2. Le nominalisme (tropiste) de la ressemblance : les classes de tropes sont unies par une relation de ressemblance irréductible (par ex. : les blancheurs individuelles forment une classe en tant qu’elles se ressemblent à un degré plus ou moins grand). Théorie développée par D. C. Williams [6].

 Deux autres formes de nominalisme

On peut signaler enfin deux autres et dernières formes de nominalisme, qui n’entrent pas dans la bipartition ci-dessus :

  1. Le nominalisme mixte : c’est en fait une combinaison de nominalisme et de réalisme. Les propriétés sont, non des universaux, mais des tropes (nominalisme tropiste), mais chaque trope instancie un universel (réalisme). Il est possible que ç’ait été la position d’Aristote (mais ses formulations sont trop imprécises pour qu’on puisse en avoir le cœur net) ; en philosophie contemporaine, cette théorie a été soutenue par le philosophe anglais J. Cook Wilson [7]. Elle présente l’inconvénient d’être peu économique : si l’on admet, soit les universaux, soit les tropes, cela semble devoir suffire !
  2. Le nominalisme « de l’autruche » (Ostrich Nominalism) : Armstrong appelle ainsi la position de ceux qui soutiennent (tel Michael Devitt) qu’une théorie des propriétés est inutile — et que par conséquent l’ensemble de la dispute métaphysique sur la question des universaux est oiseuse et sans objet...

Notes

[1Cf. A. Quinton (1957), « Properties and Classes », Proceedings of the Aristotelian Society 58, p. 33-58.

[2Cf. H. H. Price (1953), Thinking and Experience, Londres, Hutchinson.

[3Cf. R. Carnap (1967), The Logical Structure of the World, Routledge.

[4Cf. G. Rodriguez-Pereyra (2002), Resemblance Nominalism : A Solution to the Problem of Universals, Oxford.

[5Cf. G. F. Stout (1936), « Universals Again », Proceedings of the Aristotelian Society, supp. vol.15, p. 1-15.

[6Cf. D. C. Williams (1966), « The Elements of Being », in D. C. Williams, Principles of Empirical Realism, Springfield, p. 74-109.

[7Cf. J. Cook Wilson (1926), Statements and Inference, Oxford.

Répondre à cet article