9. « L’argument de la complétude explicative de la physique »

vendredi 22 août 2014, par Denis Cerba

En bref : La biologie moderne explique nombre de phénomènes « mentaux » sans faire du tout appel à l’existence en nous d’un « esprit » au sens d’une substance non-physique. Cela infirme sérieusement la thèse du dualisme de substance.

« L’argument de la puissance explicative de la physique » est l’un des arguments que l’on peut opposer au dualisme de substance.

Il peut s’énoncer ainsi :

La biologie moderne fournit de certains phénomènes mentaux une explication qui ne recourt à aucun élément non-physique. Donc la théorie qui fait de l’esprit une substance non-physique est erronée.

 Justification de l’argument

Un phénomène « mental » est un phénomène qu’on considère a priori comme relevant de « l’esprit » (mind) : c’est le genre de phénomènes qu’une théorie de l’esprit essaie justement d’expliquer. Le phénomène de l’action relève par exemple de cette catégorie : seuls les êtres « animés » (= dotés d’un esprit) agissent. Par exemple, seul un être animé prend la fuite devant un danger. Or, la biologie moderne fournit de ce genre de comportement une explication très détaillée : cette explication met en jeu la mise en mouvement des muscles par un influx nerveux en provenance du cortex moteur dans le cerveau, cortex lui-même stimulé par la partie du cerveau responsable de la prise de décision, partie elle-même stimulée par le cortex responsable de la vision, qui a reçu l’information visuelle par le biais du nerf optique (si, par exemple, je prends la fuite parce que j’ai vu un lion sur le chemin), etc.

Ce genre d’explication est très complexe, et parfaitement recevable : c’est une explication scientifique, dont on aura noté qu’elle porte sur les éléments « mentaux » de la situation (la vue du danger, la prise de décision, le comportement de fuite, etc.). Certes, le biologiste reconnaîtra qu’il lui reste une quantité de choses à découvrir et à comprendre pour rendre son explication complète et tout-à-fait satisfaisante ; mais cela n’invalide nullement la valeur de l’explication qu’il est pour l’instant en mesure de fournir : c’est le propre d’une explication de type scientifique que d’être perfectible.

L’important à noter, maintenant, est que cette explication ne met en jeu que des facteurs et éléments physiques. Le biologiste explique un phénomène mental sans avoir à recourir à l’hypothèse de l’intervention d’une quelconque substance non-physique (et sans avoir spécialement à présumer qu’il ait besoin un jour de cette hypothèse) : il y a une explication physique complète de notre comportement, donc ce n’est pas un esprit non-physique qui cause notre comportement.

Certes, il ne s’agit de l’explication que d’un phénomène mental, et le biologiste reconnaîtra à nouveau sans peine qu’il lui reste beaucoup de travail pour expliquer la totalité du mental en nous ! Mais s’il a expliqué un phénomène, pourquoi pas les autres ? Et inversement : si l’hypothèse d’une substance non-physique s’avère inutile dans l’explication d’un phénomène mental, sa validité n’est-elle pas déjà sérieusement infirmée ?

 Valeur de l’argument

Que peut répondre le dualiste ? Un réflexe courant sera de rétorquer qu’une explication physique d’un phénomène mental ne peut pas être satisfaisante — parce que le mental n’est pas physique ! Cette réponse, évidemment, n’a aucune valeur puisqu’elle ne fait qu’affirmer un préjugé : la question est précisément de découvrir ce qu’est l’esprit, et si l’on répond d’emblée qu’il est non-physique, cela signifie qu’on ne se pose même pas la question...

Une objection plus pertinente consiste à dire : même s’il est possible de fournir une explication physicaliste de certains aspects de notre vie mentale, ce n’est pas le cas de tous les aspects de notre vie mentale — donc l’hypothèse d’une âme non-physique reste pertinente. Nous avons vu que cette objection est valable : le biologiste lui-même reconnaît ne pas pouvoir encore expliquer tous les aspects du phénomène de l’esprit. Néanmoins, l’objection ne sera vraiment dirimante que si le dualiste pointe (au moins) un aspect précis, et donne des raisons déterminantes de penser que cet aspect ne peut recevoir une explication de type physicaliste (et que donc, quels que soient ses progrès, la biologie moderne ne pourra jamais l’expliquer de cette façon). Généralement, le dualiste pointera le phénomène de la conscience : le fait, par exemple, que décider de fuir n’est pas réductible à un simple fait (causé par un autre fait et qui peut causer lui-même autre chose), mais est aussi une certaine « expérience subjective », un certain « état de conscience », un certain « vécu », etc., qui serait distinctif de l’esprit et irréductiblement non-physique (cf. « L’argument de la conscience » en faveur du dualisme de substance). On peut alors formuler l’objection dualiste ainsi : certes, l’esprit non-physique n’est peut-être pas causalement responsable de nos actions, mais il demeure le siège de la conscience.

Une réponse physicaliste à cette objection demeure possible, selon deux axes différents :

  1. On peut concéder au dualiste que nos états de conscience sont irréductiblement non-physiques tout en niant que l’esprit soit une « chose », une « substance » (cf. Qu’est-ce que le dualisme de substance ?). C’est précisément la position du « dualisme de propriété » : les états de conscience sont des propriétés non-physiques de notre corps physique, mais non les manifestations d’une substance non-physique en nous.
  2. Plus radicalement : on peut contester le caractère irréductiblement non-physique de la conscience. La conscience nous semble non-physique — mais ce n’est pas vrai ! (Cf. la théorie de l’identité)

 Conclusion

« L’argument de l’efficacité explicative de la physique » infirme la théorie du dualisme de substance, sans être pour autant définitivement conclusif, de l’aveu même de ses utilisateurs : la biologie moderne rend moins crédible l’hypothèse d’une « âme » non-physique, sans la réfuter néanmoins totalement.

Concernant le phénomène de la conscience, la discussion devra être poursuivie : dans le cadre notamment de la discussion portant sur la thèse du « dualisme de propriété », ainsi que sur celle de « l’identité esprit-cerveau ».

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