9. A quelles conditions une phrase a-t-elle un sens ?

jeudi 23 janvier 2014, par Denis Cerba

Nous avons vu que (contrairement à ce que soutiennent les positivistes logiques) on ne peut pas conclure d’emblée que les propositions crédales sont dépourvues de sens parce qu’elles seraient invérifiables par principe. La vérifiabilité de fait des propositions crédales est une autre question qui sera abordée en son temps.

Mais ceci ne veut pas dire que la question du sens des propositions crédales ne se pose pas. Au contraire ! La question de savoir si les propositions crédales ont bien un sens est la première étape de la recherche portant sur leur cohérence. Nous avons vu (cf. Qu’est-ce qu’une affirmation « cohérente » ?) que la toute première qualité d’une affirmation est d’avoir un sens, la seconde étant d’être cohérente, et la troisième d’être vraie. Ces qualités sont hiérarchisées, les premières conditionnant les suivantes : une proposition n’a quelque chance d’être vraie que si elle est cohérente, et une proposition ne peut être cohérente que si, déjà, elle a un sens. Il est donc absolument fondamental pour une proposition d’avoir un sens, et c’est le cas également des propositions crédales. La question se pose même tout spécialement pour les propositions crédales, puisque les théologiens ont l’habitude de dire que certains mots qu’ils emploient pour parler de Dieu n’ont « pas tout à fait le même sens » que d’ordinaire : par exemple, quand on dit que « Dieu est sage », le mot « sage » n’a pas purement et simplement le même sens que quand on l’emploie pour parler d’un homme. Mais alors : quel sens ont ces mots ? Et déjà : en ont-ils bien un ?

Mais pour pouvoir répondre à cette question, il faut d’abord répondre à une question plus générale et plus fondamentale : à quelles conditions une phrase a-t-elle un sens ? Il est ici question du sens de n’importe quel type de phrase (et pas seulement des phrases exprimant des propositions crédales [1]).

Donc : à quelles conditions une phrase en général a-t-elle un sens ?

Une phrase est une suite de mots reliés entre eux par les lois de la grammaire (dans le cas d’une phrase exprimant une proposition, cette phrase sera normalement au mode « indicatif », ce qui est une caractéristique grammaticale). Une phrase qui est composée de mots qui ont un sens et qui est grammaticalement correcte, a elle-même un sens. Il y a donc deux conditions pour qu’une phrase ait un sens :

  1. qu’elle soit grammaticalement bien formée (grammaticalement correcte) ;
  2. que les mots dont elle est composée aient un sens.

La première condition ne pose pas de problème philosophique particulier : les grammairiens ont sur ce point le dernier mot !

La seconde condition est plus intéressante : le sens d’une phrase dépend en définitive du sens des mots dont elle est composée. Pour qu’une phrase ait un sens, il faut déjà que tous les mots dont elle est composée en aient un !

La question devient donc : à quelles conditions un mot a-t-il un sens ?

C’est une question plus complexe qu’il n’y paraît, et que la philosophie contemporaine a beaucoup travaillée. La discussion de Swinburne à ce sujet est fouillée et complexe (chap. 3, p. 31-37), car elle cherche à répondre à toutes les objections qu’on pourrait formuler à partir de la philosophie contemporaine du langage. Pour notre propos ici, il suffira de sauter directement à la conclusion à laquelle parvient Swinburne :

Il est évident que pour qu’une phrase exprime une proposition cohérente, il faut que les mots qui la composent aient un sens. Ce que nous soutenons ici, c’est que pour que des mots aient un sens, il doit s’agir soit de mots ordinaires employés dans leur sens ordinaire, soit de mots dont le sens est expliqué au moyen de mots ordinaires ou de phénomènes observables. Les mots doivent avoir un fondement empirique. (The Coherence of Theism, p. 36)

Expliquons ces quelques lignes. Au centre de la thèse de Swinburne, il y a une affirmation qui peut sembler sans intérêt tellement elle est banale : pour un mot, la façon la plus fondamentale d’avoir un sens, c’est tout simplement d’être un mot ordinaire, employé dans son sens ordinaire... La plupart des mots sont tout simplement des mots « que tout le monde comprend », et il est fondamental, heureux et indispensable qu’il en soit ainsi : nous partageons tous une certaine expérience commune des choses, qui fait que nous comprenons ce que nous voulons nous dire les uns aux autres. Il serait totalement vain de vouloir réexaminer le sens de tous ces mots, afin de vérifier qu’ils en ont bien un, que c’est le bon, et de le modifier ou de le corriger au besoin... Comment le ferions-nous ? Avec quels mots nous mettrions-nous d’accord pour réformer le sens des mots ordinaires ?

Néanmoins, il peut être nécessaire parfois d’introduire de nouveaux mots : des mots qui nomment des choses nouvelles (des découvertes scientifiques, techniques, philosophiques..., ou des découvertes plus « banales » : c’est le cas par exemple quand on donne un nom à un bébé, qui est une toute nouvelle personne !). Mais dans ce cas, pour que les mots qu’on introduit aient bien un sens, on ne peut pas procéder n’importe comment. Il y a, dit Swinburne, seulement deux façons différentes d’introduire un mot nouveau :

  1. soit en donnant une règle syntaxique de son utilisation ;
  2. soit en donnant une règle sémantique de son utilisation.

Une règle syntaxique explique par des mots ce qu’un mot veut dire. C’est le cas par excellence d’une définition : « Un philatéliste est quelqu’un qui collectionne des timbres ». Il est évident qu’une règle syntaxique ne fonctionne que si elle utilise des mots qui ont eux-mêmes déjà un sens : donc soit des mots ordinaires, soit des mots nouveaux introduits par une règle syntaxique ou sémantique.

Une règle sémantique ne se contente pas d’utiliser des mots : elle montre un objet concret, ou différents exemples d’objets ou de situations concrètes, pour faire comprendre ce que signifie un mot. C’est ce qui se passe en fait, par exemple, quand on donne un nom à un nouveau-né : « Ce bébé s’appellera John » ; ou quand on explique ce que signifie « turquoise » en montrant un ou plusieurs objets qui sont de cette couleur ; etc.

On voit qu’au total, le sens de tous les mots dépend de l’expérience commune : soit l’expérience commune qui donne sens aux mots ordinaires, soit au moins l’expérience partageable qui intervient dans la règle sémantique : pour réussir à définir un mot par une règle sémantique, il faut que ce que je montre soit accessible aux autres (et non se ramener à une expérience strictement personnelle et incommunicable). C’est ce que veut dire Swinburne quand il affirme que « les mots doivent avoir un fondement empirique » : un mot est soit ordinaire (c’est-à-dire : reflétant l’expérience commune), soit introduit au moyen de mots ordinaires ou de « phénomènes observables ».

Cette conclusion a une importance toute particulière en théologie : aussi « mystérieux » Dieu puisse-t-il être, nous ne pouvons parler de lui autrement qu’en employant des mots qui, eux, ne sont pas mystérieux ! Les mots de la théologie, comme tous les mots, doivent avoir un sens, et ils ne peuvent en avoir un qu’à la condition d’être fondés dans l’expérience la plus commune et la plus ordinaire. Si un théologien prétend que Dieu est « sage » en un sens différent du sens ordinaire, alors il doit expliquer ce que cela veut dire, soit en employant des mots ordinaires, soit en renvoyant à une expérience que tout le monde peut faire... En ce sens, la théologie est « empirique » pour Swinburne !

Pour conclure, Swinburne souligne que cet enracinement empirique du langage théologique qu’il défend est dans la ligne de la meilleure tradition chrétienne : sur ce point, le théologien saint Thomas s’avère en parfait accord avec le scepticisme empirique d’un David Hume...

Qu’une proposition n’a de sens que si les mots qui composent la phrase qui l’exprime ont une valeur empirique (« empirical cashability »), c’est une conviction qui a été partagée par des auteurs aussi différents que Thomas d’Aquin et David Hume. Thomas d’Aquin pensait que la signification des prédicats que nous appliquons à Dieu « ne nous est connue que dans la mesure où ces prédicats s’appliquent aux créatures » (Somme contre les Gentils, I, 33, 6). Quant à Hume, il pensait que les mots censés désigner des « idées » (c’est-à-dire, en termes plus modernes, des propriétés) ne les désignent effectivement que si nous avons eu des « impressions » des dites propriétés (c’est-à-dire, à nouveau en des termes plus modernes, si nous en avons observé des instances) : « Donc, si nous avons le moindre soupçon qu’un terme philosophique est employé sans la moindre signification ou idée (ce qui est on ne peut plus fréquent), la seule chose à faire est de nous demander de quelle impression dérive cette supposée idée. Et s’il s’avère impossible d’en assigner quelqu’une, voilà qui servira à confirmer nos doutes » (An Enquiry Concerning Human Undestanding, éd. L. A. Selby-Bigge, p. 22). (The Coherence of Theism, p. 37)

Notes

[1Noter que nous parlons maintenant du sens d’une phrase, et non plus du sens d’une proposition. C’est une façon plus rigoureuse de s’exprimer, car en toute rigueur de termes, seule une phrase peut avoir un sens : une proposition étant le sens d’une phrase (ce qu’elle exprime, ou signifie), une proposition, si elle existe, a nécessairement un sens... Donc, en toute rigueur de termes, la question portant sur le sens des propositions crédales devrait se formuler ainsi : « Les propositions crédales existent-elles ? » (= les phrases qui les expriment ont-elles un sens ?).

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