8. Les propositions crédales sont-elles « vérifiables » ?

mercredi 8 janvier 2014, par Denis Cerba

On entend très souvent dire : « Ce que dit la foi n’est pas vérifiable  ! ». On dit cela soit pour combattre la croyance religieuse (« Ce que dit la foi n’est pas vérifiable, donc c’est faux ! »), soit en fait pour conforter la croyance religieuse (« Ce que dit la foi n’est pas vérifiable, parce qu’en fait il s’agit d’une vérité plus profonde que tout ce qui est banalement vérifiable »). Le problème de la vérifiabilité de la foi est donc une question importante et complexe : elle concerne directement la question de la vérité de la croyance religieuse, et elle donne lieu à des positions on ne peut plus opposées...

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« Coherence of theism »
Cet article fait partie d’une étude de la pensée de Richard Swinburne

À question très complexe, réponse très complexe. La question « Ce que dit la foi, est-ce vérifiable ? » n’admet pas de réponse simple : « Oui » ou « Non ». Il faut déjà faire une distinction importante : entre la question de savoir si la foi est en principe vérifiable, et celle de savoir si la foi est de fait vérifiable. Peut-on savoir d’emblée, rien qu’en examinant ce que veulent dire les propositions crédales, qu’elles ne sont pas vérifiables ? ou bien est-ce quelque chose qui doit se décider en essayant effectivement de les vérifier et en constatant si oui ou non (et dans quelle mesure) on le peut ?

À cette question, la réponse de Swinburne est substantiellement la suivante : il est vain de se demander si les propositions crédales sont en principe vérifiables - mais il est en revanche de la plus grande importance d’essayer de vérifier de fait les propositions crédales et de voir dans quelle mesure c’est possible. C’est le travail que fait Swinburne dans The Existence of God. La proposition crédale par excellence (« Dieu existe ») est-elle de fait « vérifiable » ? C’est-à-dire : en appliquant les critères scientifiques de vérifiabilité d’une théorie, est-il possible de se prononcer sur la vérité de la théorie théiste (qui affirme que « Dieu existe ») ? À cette question, la réponse de Swinburne sera nuancée, mais foncièrement positive : à partir de l’observation (scientifique et philosophique) du monde, l’existence de Dieu apparaît plus vraisemblable que sa non-existence. Cette réponse n’est pas une réduction du mystère de Dieu au niveau du « banalement constatable » : l’existence de Dieu n’est pas constatable comme celle de n’importe quelle réalité ordinaire du monde ; elle a plutôt le statut épistémologique d’une « super-théorie » : une théorie non strictement scientifique (elle dépasse ce que la science s’autorise à conclure), mais qui continue la science et la complète dans ce qu’elle-même reconnaît avoir de limité (on peut parler alors d’une théorie métaphysique). La démarche de Swinburne, donc, ne réduit ni ne prétend épuiser à elle seule le mystère de Dieu : mais en revanche, elle s’inscrit en faux contre tous ceux qui affirment que le mystère de Dieu serait totalement inaccessible à partir de notre connaissance du monde. Dieu est bel et bien pour le moins vraisemblable à partir de notre meilleure connaissance du monde ! C’est en ce sens que Dieu est « vérifiable » pour Swinburne, et cette thèse est profonde et importante. Elle s’inscrit pleinement dans la tradition chrétienne de la théologie naturelle.

Mais dans La cohérence du Théisme, Swinburne n’en est pas encore là. Il en est à l’étape précédente, qui consiste à se demander non pas si les propositions crédales sont de fait vérifiables, mais si elles le sont déjà en principe. Cette question provient en fait d’un mouvement philosophique très important du 20e s., le « positivisme logique ».

Les tenants du positivisme logique soutiennent qu’avant même de se demander si une proposition est vraie ou non, il faut se demander si elle a un sens : ils ont certainement raison de poser cette question, mais la réponse qu’ils lui apportent est plus problématique. Ils soutiennent qu’une proposition factuelle n’a de sens que si elle est vérifiable, c’est-à-dire vérifiable en principe (car au niveau du simple sens d’une proposition, il ne peut pas s’agir d’une vérifiabilité de fait). On voit que cette théorie concerne tout particulièrement les propositions crédales : si on peut montrer qu’elles ne sont pas vérifiables en principe, on pourra en déduire qu’elles n’ont aucun sens, donc qu’elles ne risquent pas d’être vraies (ce qui nous épargnerait la peine d’examiner si elles sont vérifiables de fait...). Or, il semble à première vue assez évident de montrer que les propositions crédales ne sont pas vérifiables en principe : comment des propositions aussi éloignées de l’« observation » que le sont les propositions crédales pourraient-elles être vérifiables par l’observation ? Mais c’est là que l’objection de Swinburne à la démarche des positivistes montre toute sa force : la vérifiabilité en principe d’une proposition ne se constate qu’au niveau de son sens, or précisément, à ce niveau-là, la vérifiabilité d’une proposition est indéterminable. La vérifiabilité d’une proposition (son rapport, plus ou moins étroit, avec l’observation) n’a aucun rapport avec son sens, mais seulement avec sa vérité  : on ne peut jamais savoir si une proposition est vérifiable autrement qu’en essayant de la vérifier de fait ! Le domaine du « vérifiable » n’est pas déterminé a priori, il ne s’explore qu’au contact du réel : c’est seulement en observant qu’on découvre ce qui est observable !

C’’est pourquoi l’objection que formulent les positivistes logiques à l’encontre du sens même des propositions crédales, à partir de leur supposée non-vérifiabilité en principe, n’a aucune valeur.

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