8. « L’argument de la princesse Elisabeth » contre le dualisme de substance

vendredi 15 août 2014, par Denis Cerba

En bref : « L’argument d’Elisabeth » contre le dualisme de substance juge « inconcevable » une interaction causale entre une « âme » (non-physique) et un corps (physique). Il pointe au minimum le caractère ad hoc et peu explicatif d’une telle interaction.

La philosophie contemporaine reconnaît « l’argument de la princesse Élisabeth » comme l’un des arguments importants formulés à l’encontre de la théorie cartésienne du dualisme de substance.

 L’argument d’Élisabeth

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Une princesse philosophe

La princesse Élisabeth de Bohême a vécu de 1618 à 1680, et elle est restée connue dans l’histoire de la philosophie pour s’être intéressée à la pensée de Descartes et avoir échangé avec ce dernier une correspondance philosophique suivie. Dans une lettre de juin 1643, elle dit sa difficulté à comprendre comment l’âme, qui est « immatérielle », peut agir sur le corps, qui est « matériel » :

(Élisabeth à Descartes :) ... ma stupidité, de ne pouvoir comprendre l’idée par laquelle nous devons juger comment l’âme (non étendue et immatérielle) peut mouvoir le corps [...]. Et j’avoue qu’il me serait plus facile de concéder la matière et l’extension à l’âme, que la capacité de mouvoir un corps et d’en être ému, à un être immatériel. [1]

En termes plus contemporains, Élisabeth juge impossible de combiner (comme le fait Descartes) le dualisme de substance avec l’interactionnisme causal, c’est-à-dire le fait que le corps et l’esprit agissent l’un sur l’autre. Pourtant, l’interactionnisme est nécessaire si l’on veut rendre compte de phénomènes aussi banals que de se lever ou de tendre la main pour saisir un objet... Pour le dualisme de substance, quand je tends volontairement la main, ce n’est pas mon cerveau qui cause originellement cette action : le cerveau, qui est un organe purement physique, ne peut rien vouloir ; l’origine de mon action est un acte de mon esprit (qui est une chose non-physique) : mon esprit veut que je tende la main, et il agit sur le cerveau de telle façon que celui-ci à son tour mette en branle les muscles de mon bras, etc. Donc, pour le dualisme de substance, à l’origine de la moindre de nos actions quotidiennes, il y a ce phénomène étonnant : l’action (parfaitement efficace) d’une entité non-physique sur une chose physique. Et inversement pour les actions du corps sur l’esprit : la lumière agit sur l’œil, qui agit sur le nerf optique, qui agit sur le cerveau — qui agit sur l’esprit pour aboutir au fait que nous voyions...

Ce sont ces actions réciproques de l’esprit sur le corps et du corps sur l’esprit qu’Élisabeth juge « inconcevables ». Dans cette mesure, elles constituent une objection sérieuse à l’encontre du dualisme de substance.

 Un argument probant ?

Il faut reconnaître qu’il est difficile de se faire une religion sur la force probante de l’argument d’Élisabeth. Les trois considérations suivantes nous semblent importantes :

  1. Il faut bien voir d’où l’argument tire sa force. Le problème n’est pas que deux choses de natures extrêmement différentes puissent agir l’une sur l’autre, car c’est quelque chose que nous savons se produire couramment : les rayons du soleil chauffent du métal, alors que l’une et l’autre chose sont de natures fort différentes (un rayonnement électromagnétique d’un côté, un amas d’atomes de l’autre). Mais le rayonnement solaire et un morceau de métal sont deux phénomènes physiques. Le problème vient donc du fait que dans le cas de l’interactionnisme corps/esprit, il y aurait interaction causale entre deux entités de types encore plus radicalement différents : c’est précisément l’interaction entre le physique et le non-physique qui pose question.
  2. Mais, dira-t-on : sur quoi se base-t-on pour décréter « inconcevable » (« impossible »...) l’interaction physique/non-physique ? Il semble qu’il s’agisse d’une simple intuition. C’est le cas chez Élisabeth, apparemment, et cela infirme la valeur de son objection. Remarquons néanmoins une chose intéressante : Élisabeth reconnaît le caractère « intuitif » de son objection, mais elle la met en comparaison avec une autre « intuition », celle selon laquelle « l’âme ne saurait être une réalité physique ». Pour Élisabeth, cette dernière intuition est moins solide que celle qui refuse l’interaction physique/non-physique — alors qu’elle est pourtant beaucoup plus répandue et qu’elle constitue souvent la motivation principale des tenants du dualisme ! Donc, l’argument d’Élisabeth a au moins le mérite de nous faire nous interroger sur la valeur de nos « intuitions » plus que nous ne sommes ordinairement portés à le faire : si l’on conteste « l’évidence » de l’impossibilité de l’interaction physique/non-physique, qu’en est-il de « l’évidence » de l’impossibilité pour « l’âme » d’être une entité purement physique ?!
  3. Mais il y a en fait un élément qui fait de l’argument d’Élisabeth plus qu’une simple intuition : il y a bien une différence notable entre l’interaction entre des substances physiques (si différentes soient-elles) et l’interaction (supposée) entre une substance physique et une substance non-physique. Dans le premier cas, la science nous fournit une explication détaillée du comment de cette interaction (comment et pourquoi le rayonnement solaire affecte un métal, etc.), alors que le dualisme de substance est incapable de dire quoi que ce soit de l’interaction cerveau/esprit, excepté qu’elle a lieu ! C’est sans doute le point crucial de « l’argument de la princesse Élisabeth » : l’interactionnisme causal que doit postuler le dualisme de substance a tout d’une simple affirmation ad hoc, plutôt que d’une théorie justifiée.

 Conclusion

Même si l’on ne peut dire que « l’argument de la princesse Élisabeth » contre le dualisme de substance soit définitivement conclusif, il a néanmoins une force certaine : il pointe une défaillance explicative de la position dualiste, tout en suggérant à l’inverse la puissance explicative d’une position physicaliste en philosophie de l’esprit — dont Élisabeth semble avoir eu la première l’intuition, en déclarant qu’après tout il était plus vraisemblable que l’âme soit une chose physique plutôt qu’une chose non-physique qui pourrait agir sur le corps !

Notes

[1Œuvres de Descartes, édition Adam & Tannery, volume III, p. 684-685.

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