7. Les propositions crédales sont-elles « factuelles » ?

mardi 31 décembre 2013, par Denis Cerba

Dans La Cohérence du Théisme, Swinburne étudie de façon détaillée la question de la cohérence des propositions crédales. Comment s’y prendre ? La façon dont on étudie la cohérence d’une proposition dépend en partie de la nature de cette proposition ; or, les propositions crédales ont pour Swinburne une caractéristique importante : ce sont des propositions factuelles (synthétiques), et non logiquement nécessaires (analytiques).

Qu’est-ce qu’une proposition « factuelle » ? C’est un type de proposition cohérente. Pour résumer : une proposition cohérente est une proposition possiblement vraie. Il y a deux sortes de propositions cohérentes : celles qui ne sont que possiblement vraies (qui peuvent être vraies, mais ne le sont pas nécessairement : les propositions « factuelles », ou « synthétiques »), et celles qui sont nécessairement vraies (qui ne peuvent qu’être vraies : les propositions « nécessaires », ou « analytiques »). Les propositions crédales sont factuelles  : elles ne sont pas nécessairement, mais seulement possiblement, vraies.

Reprenons posément toutes ces distinctions, afin de mieux les comprendre.

D’abord, qu’est-ce qu’une proposition « cohérente » ? Voici la définition d’en propose Swinburne :

Ma suggestion est qu’une proposition cohérente est une proposition telle qu’il nous est possible de concevoir que cette proposition (et toute autre proposition impliquée par elle) soit vraie, au sens où nous pouvons comprendre ce que cela voudrait dire pour ces propositions d’être vraies. (The Coherence of Theism, p. 13)

Rappelons bien qu’une proposition cohérente n’est pas nécessairement une proposition vraie : c’est simplement un état de choses qu’on peut concevoir être vrai, qui ne nous apparaît pas absurde au point qu’il soit d’emblée certain qu’il n’a pas la moindre chance de se réaliser. En ce sens, les deux propositions « Je serai demain à Paris », et « Je ne serai pas demain à Paris » sont toutes les deux parfaitement cohérentes, bien que très certainement l’une seulement d’entre elles soit vraie  ! En revanche, la proposition « Certains carrés ont 5 côtés » est manifestement incohérente : on comprend ce qu’elle veut dire, mais il est absurde de penser qu’une figure à 4 côtés puisse en avoir 5 ! Une proposition cohérente est donc une proposition possiblement vraie. Mais attention ! D’un point de vue philosophique, le champ du possiblement vrai est extrêmement vaste : il ne se limite pas à ce qui nous paraît vraisemblable à partir de notre expérience et notre connaissance du monde, mais il s’étend à tout ce qui peut se dire et se concevoir sans absurdité. En ce sens, la proposition « La lune est faite de fromage » est cohérente (elle est concevable, bien que fort peu vraisemblable...) ; en revanche, la proposition « L’honnêteté pèse 90 kilos » est incohérente : nous ne concevons peut-être pas parfaitement ce qu’est l’honnêteté, mais en tout cas, nous ne la concevons certainement pas comme quelque chose qui puisse avoir un poids quelconque... Le cohérent, ça n’est donc pas le vraisemblable, mais seulement le concevable. Pour distinguer le possiblement vrai (le cohérent) du vraisemblable, les philosophes parlent de ce qui est « logiquement possible ». Une proposition cohérente est donc une proposition logiquement possible.

Une dernière précision concernant la notion de cohérence. Nous avons vu dans la définition de Swinburne qu’en fait il ne suffit pas qu’une proposition soit concevable pour qu’elle soit cohérente : il faut aussi que soit concevable n’importe quelle autre proposition impliquée par elle. Pour que la proposition p soit cohérente, il ne suffit pas que p soit concevable, il faut aussi, si p implique q, que q soit elle aussi concevable : l’absurdité d’une proposition n’est pas forcément manifeste, elle peut n’apparaître que dans ses conséquences - d’où la nécessité d’être attentif non seulement à ce qu’affirme une proposition, mais aussi à ce qu’elle implique. Que veut dire qu’une proposition en « implique » une autre ?

Une proposition p implique une autre proposition q si et seulement si p et la négation de q sont inconsistantes. (The Coherence of Theism, p. 13)

Que p implique q, cela veut dire que p et la négation de q sont incompatibles, inconsistantes (c’est-à-dire contradictoires, ou impliquant une contradiction). Par exemple : « Tous les hommes sont mortels » (p) implique que « Tous les Français sont mortels » (q), parce que « Tous les hommes sont mortels » est inconsistant avec « Tous les Français ne sont pas mortels » (c’est-à-dire : « Il y a au moins un Français qui n’est pas mortel ») : en effet, s’il y a au moins un Français qui n’est pas mortel, alors il y a au moins un homme qui n’est pas mortel (puisque tous les Français sont des hommes) ; or, « Il y a au moins un homme qui n’est pas mortel » est la négation de « Tous les hommes sont mortels » : donc, on en arrive à affirmer à la fois une proposition et sa négation, ce qui est une contradiction. Autrement dit, si p implique q, alors on ne peut affirmer p sans affirmer également q (si p est vraie, q ne peut être fausse).

Il est fondamental, pour juger de la cohérence d’une proposition, d’être attentif également à la cohérence de ce qu’elle implique. Une proposition peut sembler cohérente en elle-même, mais si elle implique une incohérence, alors elle est elle-même en fait incohérente. Par exemple, il peut sembler cohérent (bien que faux) de dire que « Le carré de 1 est égal à 3 », mais quand on voit que cela équivaut à dire que « 1*1=3 » et que cela implique que « 1=3 » (ce qui est incohérent), on comprend qu’en fait il est déjà incohérent de dire que « Le carré de 1 est égal à 3 ».

Donc, nous avons vu ce qu’est la cohérence. Le cohérent, c’est ce qui n’est pas absurde (ni n’implique quoi que ce soit d’absurde). C’est ce que les philosophes appellent le « logiquement possible ».

Maintenant, encore un peu de courage pour comprendre ce qu’est une proposition « factuelle » !

Parmi les propositions cohérentes (donc possiblement vraies), il y en a qui sont en fait non seulement possiblement, mais aussi nécessairement vraies : qui ne peuvent pas ne pas être vraies. Ce sont les propositions dites « analytiques » (cette terminologie remonte à Kant), ou « logiquement nécessaires ». Voici la définition qu’en propose Swinburne : une proposition « analytique », ou « logiquement nécessaire », est une proposition dont la négation est incohérente. En effet, si la négation d’une proposition est incohérente, cette négation est nécessairement fausse (puisque toute proposition incohérente n’est même pas possiblement vraie, donc est nécessairement fausse) : or, si la négation d’une proposition est fausse, la proposition elle-même est forcément vraie, et si la négation d’une proposition est nécessairement fausse, alors la proposition elle-même est nécessairement vraie  ; donc, une proposition dont la négation est incohérente est nécessairement vraie. Voici deux exemples de propositions logiquement nécessaires : « Aucun célibataire n’est marié », « Le rouge est une couleur » (il est inconcevable, car contradictoire, qu’un célibataire puisse être marié, ou que le rouge ne soit pas une couleur...). On voit que ce qui caractérise ces propositions, c’est d’être vraies simplement en vertu du sens des mots (ou du contenu des concepts) qu’on emploie : « par définition », un célibataire n’est pas marié ! On peut les appeler aussi des vérités (purement) conceptuelles. Elles ne dépendent pas de l’état du monde, mais seulement du contenu des concepts qu’on emploie pour en parler. Elles peuvent sembler peu utiles (et beaucoup le sont effectivement !), mais elles ont néanmoins une importance fondamentale : elles garantissent que le système de concepts qu’on emploie pour essayer de penser le monde est cohérent (ce qui est effectivement un minimum pour qu’il puisse remplir sa fonction !).

Plus intéressantes sont néanmoins les propositions « factuelles ». Une proposition « factuelle » (ou « synthétique ») est une proposition dont la négation est elle-même cohérente. Par exemple, « Tous les hommes sont mortels » est une proposition factuelle, car sa négation (« Tous les hommes ne sont pas mortels », c’est-à-dire « Certains hommes ne sont pas mortels ») est parfaitement cohérente (bien que fausse, évidemment !). On voit qu’une proposition factuelle est une proposition dont on ne peut déterminer si elle est vraie ou fausse simplement en la regardant (contrairement aux propositions analytiques) : il faut pour cela regarder le monde, et découvrir dans le monde l’état de choses, le fait, qui la rend vraie, ou fausse. « Tous les hommes sont mortels » est vraie parce que, et seulement parce que, de fait tous les hommes sont mortels : c’est pourquoi c’est une proposition « factuelle ». Les propositions factuelles vraies sont d’une importance essentielle : ce sont elles qui constituent notre vraie connaissance des choses et du monde.

Maintenant, pour conclure, qu’en est-il des propositions « crédales » ? La question se pose de savoir si elles sont vraies (ce que Swinburne étudiera dans The Existence of God), et déjà si elles sont cohérentes (ce que Swinburne étudie dans The Coherence of Theism) ; mais avant même de répondre à ces questions, on peut remarquer que ce sont des propositions qui se présentent comme factuelles. Certes, beaucoup de propositions théologiques (cf. article 384) ne sont pas factuelles mais analytiques (comme c’est le cas dans toutes les disciplines) : par exemple, « Si Dieu existe, il est digne d’adoration » est une proposition analytique, car sa vérité ne dépend que du sens que les théistes donnent au mot « Dieu » (et nullement du fait que Dieu existe réellement ou non). Mais les propositions crédales sont factuelles  : « Dieu existe » est une proposition factuelle, car il n’est pas du tout incohérent de supposer que « Dieu n’existe pas ». Savoir s’il est vrai ou non que « Dieu existe » suppose une recherche sérieuse et un débat ouvert concernant la réalité (entre théistes et athéistes) - et c’est pourquoi de telles questions sont importantes et passionnantes !

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