6. Quelles sont les relations entre la raison et les pulsions ?

mercredi 27 juillet 2016, par Denis Cerba

En bref : Les relations entre la raison et la pulsion sont plus riches et complexes que ne le voudrait l’idéal éthique traditionnel d’une simple domestication de la seconde par la première. D’une part, la pulsion est assez rusée et puissante pour s’inviter couramment au coeur du travail de la raison à l’insu de celle-ci. D’autre part, et à l’inverse, la raison a besoin de l’aiguillon d’une pulsion spécifique pour bien faire son travail : la « pulsion intellectuelle de curiosité » (ou « pulsion scientifique »).

Russell (dans les PSR) propose une théorie renouvelée des rapports raison/pulsion.

Il cherche à dépasser le schéma anthropologique traditionnel, bipartite (opposant raison et désir), en faveur d’un schéma tripartite : raison/désir/pulsion. L’adjonction de la pulsion ne signifie pas seulement une structure anthropologique plus complexe : elle se traduit avant tout par l’introduction d’un dynamisme anthropologique plus complexe. À un schéma simplement descendant (idéal éthique d’un contrôle du niveau inférieur, le désir, par le niveau supérieur, la raison), Russell substitue un schéma à la fois plus complexe et interactif entre trois niveaux — où, notamment, la pulsion joue un rôle fondamental, moteur et positif jusqu’au plus haut niveau (cf. L’importance des pulsions dans la vie humaine).

Nous nous intéressons ici spécifiquement aux interactions entre le niveau le plus « élevé » (la raison) et le niveau le plus « inférieur » (la pulsion). Dans le schéma traditionnel, ce qui se rapproche le plus de la pulsion est la passion : la passion ne fait que perturber la raison, et l’idéal demeure celui d’un contrôle le plus parfait possible de la passion par la raison. Russell montre que les choses sont plus complexes, notamment dans la direction ascendante : la pulsion ne fait pas que perturber (de façon plus ou moins superficielle) la raison, elle détermine plutôt de façon drastique son activité, à la fois dans ce qu’elle a de pire et de meilleur.

On peut montrer cette influence (indissolublement négative et positive) de la pulsion sur la raison en deux temps :

  1. En démontant le mécanisme pulsionnel de l’erreur : l’originalité de l’analyse russellienne consiste ici à montrer d’un seul tenant, aussi bien la profondeur de l’intrication de la pulsion dans la raison, que la spécificité irréductible de la démarche rationnelle.
  2. En mettant en évidence le rôle indispensable de la pulsion dans la recherche (et partant l’obtention) de la vérité.

 L’origine pulsionnelle de l’erreur

Russell part ici des circonstances : les prétendues « raisons » qui expliqueraient (du point de vue des Français et des Anglais) le déclenchement de la guerre en 1914 (cf. : Les circonstances de publication des PSR).

Les « raisons de la guerre »

Pour la majeure partie de l’opinion publique anglaise, la guerre est due à l’« agression » allemande, elle-même due à leur « méchanceté » naturelle : c’est le thème de la « barbarie allemande », complaisamment repris à l’époque par les plus grands « intellectuels » français ou anglais [1] ; pour la minorité pacifiste opposée à la guerre, en revanche, celle-ci provient des manœuvres des diplomates et des ambitions de leurs gouvernements. Russell s’oppose à ces deux analyses, qu’il juge erronées et superficielles : la guerre n’est pas le fruit des erreurs ou de la méchanceté d’un groupe déterminé d’individus, elle provient plutôt d’une pulsion collective très largement partagée des deux côtés du Rhin ou du Channel, surgissant de la nature humaine la plus ordinaire :

There are two views of the war neither of which seems to me adequate. The usual view in this country is that it is due to the wickedness of the Germans ; the view of most pacifists is that it is due to the diplomatic tangle and to the ambitions of Governments. I think both these views fail to realize the extent to which war grows out of ordinary human nature. Germans, and also the men who compose Governments, are on the whole average human beings, actuated by the same passions that actuate others, not differing much from the rest of the world except in their circumstances. War is accepted by men who are neither Germans nor diplomatists with a readiness, an acquiescence in untrue and inadequate reasons, which would not be possible if any deep repugnance to war were widespread in other nations or classes. [2]

Mais au-delà des circonstances, Russell pointe le mécanisme général selon lequel les pulsions font dérailler la raison.

Le mécanisme pulsionnel de l’erreur

The untrue things which men believe, and the true things which they disbelieve, are an index to their impulses — not necessarily to individual impulses in each case (since beliefs are contagious), but to the general impulses of the community. We all believe many things which we have no good ground for believing, because, subconsciously, our nature craves certain kinds of action which these beliefs would render reasonnable if they were true. Unfounded beliefs are the homage which impulse pays to reason ; and thus it is with the beliefs which, opposite but similar, make men here and in Germany believe it their duty to prosecute the war. [3]

Nos erreurs, la plupart du temps, ne proviennent pas d’un dysfonctionnement interne de notre faculté de découvrir la vérité (la raison), mais plutôt de l’irruption dans le travail de la raison de forces qui n’ont que faire de la vérité, les pulsions : nous nous trompons parce que « notre nature a soif de certains types d’action » que ces erreurs « rendraient raisonnables si elles étaient vraies ». C’est ainsi que la pulsion guerrière (véritable responsable de la guerre) nous pousse à croire que les Allemands sont des barbares sanguinaires, parce que si c’était vrai, la guerre serait justifiée...

Deux choses sont particulièrement importantes et originales dans cette analyse :

  1. L’erreur a une origine extrinsèque à la raison : la raison est trompée plus qu’elle ne se trompe. L’erreur provient de la pulsion : de sa puissance, de son caractère vague et immédiat (elle ne vise pas quelque chose de précis, mais a seulement soif d’un certain type d’activité), et de son indifférence à l’égard de la vérité (la pulsion guerrière ne cherche pas à découvrir la vérité, mais seulement à faire la guerre). (Cf. Qu’est-ce qu’une pulsion ?)
  2. L’essentiel du travail de la raison ne consiste pas à saisir directement des vérités, mais à rechercher et vérifier les rapports de justification logique entre les croyances. Plus que de savoir directement si p ou q sont vraies, la raison cherche à savoir si p justifie q : il s’agit de fonder les croyances, de les justifier, de les rendre raisonnables. Russell a certainement appris cela de son travail de logicien, la logique reposant précisément sur la notion centrale de justification (logique). Cette focalisation de la raison sur les rapports de justification plutôt que directement sur la vérité constitue à la fois sa force et sa faiblesse. Sa force, parce que dans ce champ de spécialisation, elle se montre particulièrement autonome, efficace et à l’abri des dysfonctionnements : la meilleure preuve en est que même sous la coupe des passions les plus aveugles, elle continue à faire correctement son travail de justification des croyances ! « Les croyances infondées sont l’hommage que la pulsion rend à la raison » : en effet, la croyance est infondée, non parce que le rapport de justification logique repéré par la raison n’existerait pas, mais parce que la croyance fondatrice — fournie par la pulsion — est tout simplement fausse (la guerre n’est nullement justifiée par la barbarie des Allemands, parce que les Allemands ne sont tout simplement pas des barbares, mais le rapport de justification entre leur barbarie supposée et la guerre, lui, existe bel et bien). Sa faiblesse, parce que la raison se montre en cela particulièrement vulnérable à l’influence des pulsions : plus intéressée par les rapports logiques entre les croyances qu’à leur vérité intrinsèque, elle est particulièrement mal armée pour résister aux pseudo-vérités que les pulsions cherchent à lui imposer. D’où notre propension à prendre d’innombrables vessies pour de véritables lanternes !

Une conception moderne de l’homme

On peut ici ouvrir une parenthèse pour noter le caractère résolument moderne de la pensée de Russell, sur cette question de la confrontation de la raison à son autre qu’est principalement la pulsion. « Moderne » s’oppose à la fois à « pré-moderne » et à « postmoderne » (les deux formes que prend la pensée anti-moderne) :

  1. Conformément à la pensée moderne, et contre la pensée pré-moderne, Russell assigne sans ambiguïté la recherche de la vérité au travail de la raison et voit celui-ci avant tout comme la recherche de la justification (rationnelle) des croyances.
  2. Contre la pensée postmoderne, Russell ne pense pas que les défaillances et insuffisances de la raison (dont la prise de conscience a produit la « crise de la modernité ») doivent nous conduire à remettre en cause le rôle centrale de celle-ci dans la quête de la vérité : il ne s’agit pas de décrocher de la raison, ou d’infléchir la raison, pour accéder à une forme plus profonde de vérité, mais il s’agit de rendre la raison encore plus rationnelle en repérant notamment les facteurs extrinsèques qui sont de nature à fausser son exercice. La quête de la vérité ne passe pas par l’intégration du pulsionnel au rationnel (comme le pense les postmodernes), mais au contraire par une saisie et mise en œuvre de la démarche rationnelle encore plus adéquate et exigeante que ne l’ont fait les modernes depuis Descartes : on pourrait parler de position hypermoderne. Certes, la pensée contemporaine a mis en évidence une certaine naïveté des modernes et de leur conception de l’homme comme « sujet rationnel » : l’homme est plus riche et complexe que cela, notamment dans sa composante pulsionnelle ; mais c’est c’est une erreur d’en conclure que la recherche de la vérité n’est pas l’apanage de la seule raison : au contraire, nous sommes aujourd’hui mieux en mesure que jamais de cerner ce qu’il y a de proprement rationnel dans le travail de la raison et d’en comprendre le lien essentiel avec la quête spécifique de vérité.

 La pulsion, moteur de l’illusion et de la vérité

Dans un autre passage, Russell propose une analyse plus poussée de l’interaction pulsion/raison et montre en quoi la pulsion est non seulement à l’origine de l’erreur, mais aussi absolument indispensable dans la recherche de la vérité.

Grown men like to imagine themselves more rational than children and dogs, and unconsciously conceal from themselves how great a part impulse plays in their lives. This unconscious concealment always follows a certain general plan. When an impulse is not indulged in the moment in which it arises, there grows up a desire for the expected consequences of indulging the impulse. If some of the consequences which are reasonably to be expected are clearly disagreeable, a conflict between foresight and impulse arises. If the impulse is weak, foresight may conquer ; this is what is called acting on reason. If the impulse is strong, either foresight will be falsified, and the disagreeable consequences will be forgotten, or, in men of a heroic mould, the consequences may be recklessly accepted. [...] But such strength and recklessness of impulse is rare. Most men, when their impulse is strong, succeed in persuading themselves, usually by a subconscious selectiveness of attention, that agreeable consequences will follow from the indulgence of their impulse. Whole philosophies, whole systems of ethical valuation, spring up in this way ; they are the embodiment of a kind of thought which is subservient to impulse, which aims at providing a quasi-rational ground for the indulgence of impulse. The only thought which is genuine is that which springs out ot the intellectual impulse of curiosity, leading to the desire to know and understand. But most of what passes for thought is inspired by some non-intellectual impulse, and is merely a means of persuading ourselves that we shall not be disappointed or do harm if we indulge this impulse. [4]

On voit le rôle que joue la pulsion, à la fois dans la perversion de la raison et dans sa pleine réalisation :

La perversion de la raison par la pulsion

Elle est produite par la combinaison de trois facteurs :

  1. Une pulsion puissante,
  2. qui a des conséquences mauvaises aux yeux de la raison (pour soi-même ou pour les autres) ;
  3. la capitulation de la raison, qui occulte les conséquences négatives ou les maquille en conséquences positives pour offrir une pseudo-justification à l’exercice de la pulsion.

Un tel processus est à l’origine de toutes les idéologies, philosophies, systèmes de pensée, représentations du monde, etc. dont l’élaboration n’est pas dictée par le seul amour de la vérité, que Russell appelle « curiosité ».

La pulsion intellectuelle de curiosité, seule garante de vérité

C’est l’une des thèses particulièrement originales et puissantes défendues par Russell : l’origine pulsionnelle du travail authentique de la raison. Si la raison peut être pervertie par la pulsion, il est tout aussi vrai qu’elle n’accomplit vraiment son œuvre que sous l’animation d’une pulsion spécifique : la « pulsion intellectuelle de curiosité », qui pousse celui qui la possède à rechercher purement et simplement — sur toute question et de façon ultime — « à savoir et à comprendre » [5].

Il y a plusieurs aspects importants et intéressants dans cette thèse :

  1. Elle conteste l’idéal éthique traditionnel, purement descendant, d’un contrôle du désir, de la passion et de la pulsion, par la raison. Nous avons déjà vu l’insuffisance générale de cette conception, qui néglige le carburant de la vie qu’est la pulsion (cf. L’importance des pulsions dans la vie humaine). Nous voyons maintenant un aspect plus spécifique de cette insuffisance : la raison ne peut s’ériger en pure et simple contrôleuse des pulsions, puisqu’elle-même ne fonctionne correctement que sous l’emprise d’une certaine pulsion. Russell plaide pour une vision renouvelée, plus dynamique et moins unilatérale, des relations entre nos différentes facultés.
  2. Elle renouvelle de façon radicale la notion de « recherche de la vérité ». Parce que cette recherche provient d’une pulsion, elle en a le caractère immédiat et ouvert : elle existe d’abord comme activité, et néglige instinctivement toute position préconçue au profit d’une véritable recherche. Russell nous donne ici les moyens de déjouer l’utilisation idéologique de la notion de « vérité » : seule une recherche ouverte permet d’atteindre autre chose qu’une vérité plus ou moins connue d’avance.
  3. Elle met en évidence le caractère irréductiblement personnel de la quête de vérité. La pulsion de curiosité, comme toute pulsion, existe de façon contingente chez tel ou tel individu. Cela permet d’induire les grandes lignes d’une politique sociale de la vérité, articulée selon au moins deux grands principes : la défiance à l’égard de toute vérité de type institutionnelle, et l’opportunité réellement donnée (notamment par l’éducation) à la pulsion de curiosité de se renforcer et de s’épanouir chez les individus.

Notes

[1Cf. le discours prononcé par Bergson, le 8 août 1914, devant l’Académie des sciences morales et politiques : « La lutte engagée contre l’Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie », et le reste du discours est à l’avenant, dénonçant le « mépris » par l’Allemagne « de toute justice et de toute vérité » comme « une régression à l’état sauvage »... (Cf. B. Russell, Le pacifisme et la révolution. Écrits politiques (1914-1918), Agone, 2014, p. 12-13). On comparera utilement ce qu’un vrai philosophe pouvait écrire exactement à la même époque en se reportant à l’article sur les circonstances de publication des PSR de Russell.

[2« Il existe deux visions de la guerre, dont aucune ne me semble exacte. La vision la plus courante, dans ce pays, est que la guerre est due à la mauvaiseté des Allemands ; celle de la plupart des pacifistes est qu’elle est due à l’imbroglio diplomatique et aux ambitions des gouvernements. Je pense que ces deux visions ne réussissent pas à comprendre jusqu’à quel point la guerre provient de la nature humaine ordinaire. Les Allemands, de même que les hommes qui composent les gouvernements, sont dans l’ensemble des êtres humains tout à fait ordinaires, mus par les mêmes passions que les autres, et ne différant guère du reste du monde que par les circonstances dans lesquelles ils sont placés. La guerre est acceptée par des gens qui ne sont ni allemands, ni diplomates, avec une facilité, une acquiescence à des raisons fausses et inadéquates, qui ne serait pas possible si une profonde répugnance envers la guerre était répandue dans les autres nations ou classes. » (B. Russell, Principles of Social Reconstruction, Routledge, 2010, p. 2, trad. D. Cerba)

[3« Les choses fausses que les hommes croient, et les choses vraies qu’ils ne croient pas, sont un révélateur de leurs pulsions — pas nécessairement de leurs pulsions individuelles (puisque les croyances sont contagieuses), mais des pulsions générales d’une société. Nous croyons tous beaucoup de choses que nous n’avons aucune bonne raison de croire, parce que, inconsciemment, notre nature a soif de certains types d’action que ces croyances rendraient raisonnables si elles étaient vraies. Les croyances infondées sont l’hommage que la pulsion rend à la raison ; et c’est ainsi qu’il en va des croyances, opposées mais tout à fait similaires, qui font que les hommes, ici comme en Allemagne, croient de leur devoir de poursuivre la guerre. » (B. Russell, Principles of Social Reconstruction, Routledge, 2010, p. 2-3, trad. D. Cerba)

[4« Les adultes aiment à se croire plus rationnels que les enfants et les chiens, et ils se dissimulent à eux-mêmes l’importance du rôle que la pulsion joue dans leur vie. Cette dissimulation inconsciente suit toujours un certain plan général. Quand une pulsion n’est pas satisfaite au moment où elle surgit, un désir se développe à l’égard des conséquences escomptées de la satisfaction de la pulsion. Si certaines des conséquences auxquelles on peut raisonnablement s’attendre semblent clairement pénibles, un conflit s’élève entre prévoyance et pulsion. Si la pulsion est faible, la prévoyance peut l’emporter : c’est ce que l’on appelle agir par raison. Si la pulsion est forte, soit l’on s’en déguisera à soi-même les résultats et les conséquences pénibles seront oubliées, soit, chez les hommes d’un tempérament héroïque, la témérité l’emportera et fera accepter les conséquences. [...] Mais une telle force et témérité de la part de la pulsion est plutôt rare. La plupart des gens, quand la pulsion est forte, réussissent à se persuader eux-mêmes — généralement par une sélection subconsciente d’attention — que des conséquences agréables découleront de la satisfaction de leur pulsion. Des philosophies entières, des systèmes entiers de jugements éthiques, surgissent de cette façon : ils incarnent une pensée mise au service de la pulsion, qui vise à fournir un fondement quasi-rationnel à la satisfaction de cette dernière. La seule pensée authentique est celle qui jaillit de la pulsion intellectuelle de curiosité, conduisant au désir de savoir et de comprendre. Mais la plus grande partie de ce qui passe pour de la pensée est inspirée par différentes pulsions non-intellectuelles, et ne sert qu’à s’auto-persuader que l’on ne sera pas déçu ou que l’on ne fera rien de mal en cédant à ces pulsions. » (B. Russell, Principles of Social Reconstruction, Routledge, 2010, p. 4-5, trad. D. Cerba)

[5On aura compris que Russell ne parle pas ici de « curiosité » au sens courant et péjoratif du terme.

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