6. Qu’est-ce que le réalisme (de type) platonicien / aristotélicien ?

jeudi 23 juillet 2015, par Denis Cerba

En bref : Le réalisme platonicien et le réalisme aristotélicien affirment tous deux que les universaux existent. Mais le premier ajoute qu’ils existent, indépendamment des particuliers, dans un « ciel des Idées » — alors que le second tient qu’ils n’existent que dans les choses particulières, à la composition desquelles ils participent.

Nous avons vu (cf. Qu’est-ce que le réalisme ?) l’affirmation de fond qui caractérise la position réaliste sur la question des universaux : « Les universaux existent — et ils permettent d’expliquer l’identité de type qui s’observe entre des choses différentes ».

Mais nous avons vu également qu’il existe différentes formes de réalisme. La première distinction importante passe entre :

  1. Le réalisme (de type) platonicien : les universaux existent indépendamment des particuliers, et par conséquent dans un autre monde que le monde spatio-temporel ordinaire. (Universalia ante res)
  2. Le réalisme (de type) aristotélicien : les universaux n’existent qu’à titre de constituants des particuliers, donc en eux et dans le même monde qu’eux. (Universalia in rebus)

Il faut bien noter que nous parlons de réalisme de type platonicien ou aristotélicien. Notre propos n’est pas de retracer ce qu’ont précisément pensé Platon ou Aristote à propos des universaux : la teneur exacte de leur théorie est sujette à interprétation [1], et c’est une investigation qui relève de l’histoire de la philosophie antique (perspective qui n’est pas la nôtre ici). ’Platonicien’ et ’aristotélicien’ sont donc simplement des étiquettes commodes, qui désignent des options relevant en fait directement de la métaphysique contemporaine.

 Le réalisme platonicien

On parle également de réalisme transcendant (ou extrême). Il repose sur le principe suivant :

Principe du réalisme (de type) platonicien (Universalia ante res) :
  • Un universel peut exister sans être instancié.

Par exemple, si on considère que le fait d’être une baleine est un universel [2], alors l’universel ’Baleine’ pourrait exister sans qu’existe la moindre baleine — et continuera d’exister égal à lui-même quand toutes les baleines auront disparu ! Tout en expliquant pourquoi les choses particulières (= les particuliers) ont certaines propriétés, ou certaines relations les unes avec les autres, un universel peut exister sans être la propriété de tel ou tel particulier, ou sans être la relation qui relie tel et tel particulier.

Cette position a deux corollaires importants :

  1. Les universaux existent dans un autre ’lieu’ que le monde ordinaire : on parle traditionnellement de « ciel des Idées » (en référence à Platon [3]). En effet, un universel non instancié n’est par définition nulle part dans le monde — donc s’il existe, il doit bien exister ’ailleurs’ : les universaux non instanciés existent donc dans un autre ’monde’, et il est cohérent de penser que c’est le cas de tous les universaux. Le réalisme platonicien suppose donc l’existence de deux mondes bien distincts : le monde ordinaire, celui de l’espace et du temps, où se trouvent les particuliers, et le ciel des Idées, ’hors’ de l’espace et du temps, où se situeraient les universaux.
  2. L’instanciation d’un universel n’équivaut pas à sa présence dans un particulier, mais à une simple relation entre le particulier et l’universel (= la relation d’instanciation). Existant dans un autre ’monde’ que le monde des particuliers, l’universel ne peut être directement un constituant des particuliers : donc, si un particulier présente une propriété (ou une relation) qui relève d’un universel, c’est en vertu d’une simple relation entre ce particulier et un universel. La nature et le contenu de cette relation d’instanciation — censée relier les deux mondes définis ci-dessus — sont notoirement difficiles à préciser : Platon, par exemple, parlait de ’participation’, mais qu’est-ce que cela veut dire ?

Le réalisme (de type) platonicien est une position cohérente, logique, possible — mais qui présente des difficultés considérables : l’hypothèse d’un autre monde a quelque chose d’invraisemblable, et la relation d’instanciation demeure très mystérieuse. Nous ne nous engageons pas ici dans l’examen précis de ces difficultés et des réponses possibles apportées par les platoniciens. Notons simplement que c’est une position aujourd’hui très minoritaire en métaphysique contemporaine.

 Le réalisme aristotélicien

On parle aussi de réalisme immanent (ou modéré). D’après cette position, les universaux existent, mais exactement dans le même monde que les particuliers : ils sont au nombre des constituants des choses ordinaires, particulières, situées dans l’espace et le temps. Les universaux n’existent pas en amont des choses (Universalia ante res), mais dans les choses (Universalia in rebus). En bref, le principe de base du réalisme de type aristotélicien est le principe d’instanciation :

Principe du réalisme (de type) aristotélicien (Universalia in rebus) : le principe d’instanciation :
  • Un universel n’existe que dans la mesure où il est instancié (par un, ou plusieurs, particulier(s)).

Cela veut dire qu’un universel n’existe que s’il est :

  • soit la propriété d’un particulier : par exemple, s’il y a au moins un animal qui a la propriété d’être une baleine (dans le cas où ’être une baleine’ est un universel). C’est le cas des universaux monadiques (= qui sont instanciés par, chaque fois, un particulier) ;
  • soit la relation qui relie une paire (ou un triplet, etc.) de particuliers : par exemple, si ’être à droite de’ est un universel, il n’existe que s’il y a au moins deux objets qui entretiennent cette relation. Un universel polyadique (= un universel de relation) n’existe que s’il existe des particuliers qui entretiennent cette relation.

Le réalisme immanent est l’un des éléments constitutifs de la métaphysique factualiste développée par D. Armstrong (cf. art. 613). Le factualisme est la thèse d’après laquelle le monde n’est pas fondamentalement constitué de choses (things), mais de faits (ou d’états de choses : states of affairs). Un état de choses (ou un fait) est la combinaison fondamentale d’un particulier et d’un universel : que tel particulier ait telle propriété (ou que tels particuliers entretiennent telle relation, dans le cas d’un universel polyadique).

Le réalisme immanent est une position tenue par plusieurs métaphysiciens contemporains : c’est au fond, aujourd’hui, l’une des deux options majeures sur la question des universaux (l’autre étant le nominalisme, notamment le nominalisme de la ressemblance). Par rapport au réalisme transcendant, le réalisme immanent présente l’avantage de ne pas postuler l’existence d’un autre monde que le monde ordinaire des particuliers ; mais sa principale difficulté demeure d’expliquer la nature de l’universel : notamment le fait — à première vue troublant — qu’une même entité puisse se trouver, strictement identique, en des endroits différents du monde (quand plusieurs particuliers ont la même propriété, cela signifie pour le réalisme immanent que strictement le même universel participe à la constitution de chacun d’entre eux).

Notes

[1La question se pose de savoir, par exemple, si la théorie d’Aristote est au fond réaliste ou nominaliste !

[2Ce dont la métaphysique contemporaine doute fortement... — mais c’est un autre problème !

[3’Idée’ est le terme utilisé par Platon pour désigner les universaux. On met une majuscule en français, pour rappeler qu’une Idée platonicienne n’est pas une simple entité psychologique.

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