5. Quelle est la différence entre une « phrase » et une « proposition » ?

jeudi 26 décembre 2013, par Denis Cerba

Avant d’attaquer précisément la question de la cohérence du théisme, Swinburne doit établir certaines distinctions philosophiques importantes. Ces concepts seront les outils de base qu’il utilisera tout au long de sa réflexion. Ils sont issus de la philosophie « analytique », et représentent une prise de position de la part de Swinburne dans des débats philosophiques complexes et encore en cours.

La première distinction qu’il établit est celle entre « phrase » (sentence, en anglais) et « proposition » (proposition, ou statement). Cette distinction remonte aux origines de la philosophie analytique (Frege, Russell), et elle ne cesse depuis d’exercer la sagacité des philosophes. Nous présentons maintenant la position à laquelle Swinburne choisit de se tenir à ce sujet.

Une « phrase » (sentence), c’est simplement un ensemble de mots qui sont liés entre eux par les règles grammaticales de telle ou telle langue. Il y a des phrases françaises, des phrases latines, des phrases chinoises, etc. - chacune obéissant aux règles grammaticales de la langue en question. « Je mange du gâteau » est une phrase française, mais « Du mange gâteau je » n’est pas une phrase française (bien que tous les mots dont elle est composée soient français...). « Arma virumque cano » est une phrase latine, mais « Arma virum cano » n’est pas une phrase latine - et ainsi de suite pour chaque langue.

Maintenant, pour comprendre ce qu’est une « proposition », il faut remarquer qu’il y a une différence entre une phrase et ce qu’exprime une phrase. Deux phrases différentes peuvent exprimer la même chose, et inversement une même phrase peut exprimer (dans des circonstances différentes) des choses différentes  : donc une phrase et ce qu’elle exprime sont deux choses différentes. Voici un exemple de deux phrases différentes qui expriment néanmoins la même chose : « Allez-vous en ! » (en français) et « Abite » (en latin) ; et inversement, voici un exemple d’une même phrase qui exprime des choses très différentes selon qu’elle est adressée à Pierre ou à Jean : « Tu es malade ? » (adressée à Pierre qui est au fond de son lit, ou à Jean qui vient de dire quelque chose qui nous scandalise...).

À partir de cette distinction entre une phrase et ce qu’elle exprime, on peut définir ce qu’est une « proposition » : une proposition, c’est ce qu’exprime normalement une phrase au mode indicatif (telle que « Il pleut », ou « Tu es malade », ou « Dieu existe », etc.). [1] Une autre façon de caractériser une proposition, c’est de dire qu’il s’agit d’une déclaration concernant un certain état de choses dans le monde  : quand je dis qu’« il pleut », ou que « tu es malade », ou que « Dieu existe », etc., je prends position concernant un certain état de choses dans le monde. Une autre façon encore de caractériser une proposition, c’est de dire qu’une proposition a la particularité d’avoir une valeur de vérité (c’est-à-dire d’être soit vraie, soit fausse) : la proposition exprimée par « Il pleut » est vraie s’il pleut effectivement, fausse s’il ne pleut pas ; en revanche, ce qu’exprime la question « Est-ce qu’il pleut ? » n’est ni vrai ni faux (qu’il pleuve ou non !) : « Est-ce qu’il pleut ? » n’exprime pas une proposition.

Donc, l’objet précis d’étude de Swinburne dans La Cohérence du Théisme, ce sont les propositions concernant Dieu (Dieu existe, Dieu est tout-puissant, etc.). Plus précisément encore, c’est la cohérence de ces propositions qui est objet d’étude (et pas encore leur vérité ou leur fausseté).

Notes

[1« Normalement », car exceptionnellement certaines phrases à l’indicatif peuvent exprimer autre chose qu’une proposition : par exemple, « Je te promets de te le rendre » n’exprime aucune proposition, mais accomplit l’acte de promettre (on appelle cela une phrase « performative »).

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