5. Quelle est l’importance des pulsions dans la vie humaine ?

jeudi 11 février 2016, par Denis Cerba

En bref : La pulsion étant la source du dynamisme vital, la formation éthique de l’individu ne peut consister dans un idéal de contrôle des pulsions par la raison et la volonté, mais plutôt dans celui d’un développement et épanouissement de nos pulsions les meilleures.

La thèse centrale des PSR de Russell est d’ordre politique :

My aim is to suggest a philosophy of politics based upon the belief that impulse has more effect than conscious purpose in moulding men’s lives. [1]

Plus profondément, la thèse est anthropologique :

Le véritable moteur de notre vie est la pulsion [impulse], non l’intention consciente [conscious purpose].

Russell [2] développe cette thèse en trois temps :

  1. L’idéal d’un contrôle des désirs et des pulsions par la raison est insuffisant (contrairement à l’enseignement traditionnel de l’anthropologie philosophique) : en effet, « seule la passion peut contrôler la passion ».
  2. Cela est dû au rôle fondamental joué par la pulsion (par opposition au désir et à l’intention) dans le dynamisme de la vie humaine : si un dynamisme positif peut porter la vie d’un homme, il ne peut provenir que de pulsions bonnes.
  3. Par conséquent, la question éthique ne se ramène plus simplement à celle de la rationalisation du désir : il s’agit plus profondément de favoriser le développement de pulsions bonnes (ce qui est une question non seulement éthique, mais aussi sociale et politique).

 L’insuffisance du contrôle de la pulsion par la raison

On se rappelle que Russell écrit les PSR dans le contexte de la Première Guerre mondiale (cf. Les PSR de Russell : circonstances de publication) : il peut sembler que le déchaînement de barbarie occasionnée par la guerre (et qui a dépassé toute limite durant la Première Guerre) trahisse un contrôle insuffisant des passions et désirs humains par la raison. Il suffirait à l’humanité de devenir plus rationnelle pour s’engager sur le chemin du bonheur, et d’abord de la paix... :

The first thought which naturally occurs [...] is that it would be well if men were more under the dominion of reason. War, to those who see that it must necessarily do untold harm to all the combatants, seems a mere madness, a collective insanity in which all that has been known in time of peace is forgotten. If impulses were more controlled, if thought were less dominated by passion, men would guard their minds against the approaches of war fever, and disputes would be adjusted amicably. This is true, but it is not by itself sufficient. It is only those in whom the desire to think truly is itself a passion who will find this desire adequate to control the passions of war. Only passion can control passion, and only a contrary impulse or desire can check impulse. Reason, as it is preached by traditional moralists, is too negative, too little living, to make a good life. It is not by reason alone that wars can be prevented, but by a positive life of impulses and passions antagonistic to those that lead to war. It is the life of impulse that needs to be changed, not only the life of conscious thought. [3]

Au-delà des circonstances, Russell pointe ici en profondeur les insuffisances du schéma anthropologique traditionnel, fondé sur l’opposition raison / désir (passion, pulsion...) : dans ce schéma, l’idéal éthique est de réaliser la maîtrise la plus parfaite du désir par la raison (soit selon la méthode déontologiste, soit selon la méthode conséquentialiste, cette dernière ayant nettement la préférence de Russell : cf ibid.). On peut parler à ce propos d’un schéma descendant : le niveau supérieur (la raison) contrôle et maîtrise le niveau inférieur (le désir). Une telle perspective est radicalement insuffisante : une éthique simplement descendante est infructueuse et dangereuse. Elle doit être complétée d’une perspective ascendante, qui prend en compte l’apport irréductible de ce qui vient du désir (de la passion, de la pulsion, etc.) : la vie bonne ne peut se passer d’un dynamisme vital qui lui vient d’ailleurs que de la simple raison. La preuve en est que la raison ne se montre à même de contrôler nos désirs les plus mauvais (tels les désirs de violence libérés par la guerre) que lorsqu’elle est elle-même la proie d’une passion aussi exceptionnelle qu’impérieuse : la passion de rechercher la pure et simple vérité (il ne fallait rien de moins, en 1914, que la passion de la logique — ou la passion de l’art ! — pour échapper à la folie guerrière qui s’est alors emparée de l’Europe). Cela montre que la raison à elle seule est insuffisante à orienter notre vie vers le Bien : quand elle le prétend, elle devient la raison « mesquine », simplement « négative », des « moralistes traditionnels ». Il faut également, irréductiblement, l’intervention du désir et de la pulsion — de désirs bons et de pulsions bonnes. Ce n’est donc pas seulement la vie rationnelle, consciente, de l’homme qui doit être éduquée, mais aussi sa vie désirante, pulsionnelle, inconsciente.

 La valeur irremplaçable de la pulsion

La mise en évidence du dynamisme le plus originel de notre vie passe par la distinction entre le simple désir et la pulsion : par opposition au désir (qui envisage une fin et échafaude, ou subit, les moyens d’y parvenir), la pulsion est impulsion directe à agir. Il s’agit de passer à un schéma anthropologique tripartie : raison/désir/pulsion. Le désir n’est en fait qu’un intermédiaire entre la raison et la pulsion : il provient de la pulsion, et contrôlé par la raison (sous la forme de moyen en vue d’une fin) il devient la volonté (cf. Le schéma anthropologique traditionnel (bipartite)).

Le véritable autre pôle de notre vie — par opposition à la raison et au-delà du désirest la pulsion : la pulsion est la source irréductible de notre dynamisme vital, et elle concourt de façon également irréductible au fait que notre vie soit bonne ou mauvaise. Que notre vie soit bonne ou mauvaise ne provient pas seulement de l’efficacité de notre raison à contrôler et orienter nos désirs — mais plus fondamentalement encore du fait que nous ayons en nous des pulsions bonnes ou mauvaises, les pulsions étant précisément capables du meilleur comme du pire :

Blind impulses sometimes lead to destruction and death, but at other times they lead to the best things the world contains. Blind impulse is the source of war, but it is also the source of science, and art, and love. It is not the weakening of impulse that is to be desired, but the direction of impulse towards life and growth rather than towards death and decay. [4]

On ne peut donc se passer de ce meilleur dont la pulsion est une composante indispensable. Vouloir se limiter au contrôle de la pulsion par la raison (sous la forme de la rationalisation du désir par la volonté) est un remède pire que le mal : il aboutit soit à l’extinction de la vie, soit au développement de pulsions encore plus puissantes et délétères que celles que l’on a cherché à contrôler.

The complete control of impulse by will, which is sometimes preached by moralists, and often enforced by economic necessity, is not really desirable. A life governed by purposes and desires, to the exclusion of impulse, is a tiring life ; it exhausts vitality, and leaves a man, in the end, indifferent to the very purposes which he has been trying to achieve. When a whole nation lives in this way, the whole nation tends to be feeble, without enough grasp to recognize and overcome the obstacles to its desires. Industrialism and organization are constantly forcing civilized nations to live more and more by purpose rather than impulse. In the long run such a mode of existence, if it does not dry up the springs of life, produces new impulses, not of the kind which the will has been in the habit of controlling or of which thought is conscious. These new impulses are apt to be worse in their effects than those that have been checked. Excessive discipline, especially when it is imposed from without, often issues in impulses of cruelty and destruction ; this is one reason why militarism has bad effect on national character. Either lack of vitality, or impulses which are oppressive and against life, will almost always result if the spontaneous impulses are not able to find an outlet. [5]

 La nécessité d’une éducation sociale et politique des pulsions

La reconnaissance de la valeur de la pulsion n’entraîne pas une renonciation à la perspective éthique : toutes les pulsions ne se valent pas, il y en a de bonnes et de mauvaises (des pulsions de vie et des pulsions de mort). Il ne s’agit donc pas de renoncer à former l’individu, mais de le faire autrement : en respectant ses pulsions, c’est-à-dire à la fois ce qu’il y a en elles de dynamisme aveugle (non soumis au contrôle conscient de la raison et de la volonté), et ce qu’elles ont de strictement personnelles (personne n’ayant exactement les mêmes pulsions que tout le monde, l’idéal n’est pas dans l’uniformisation des individus, mais plutôt dans le développement du meilleur de chacun).

D’autre part, la formation d’un individu ne passant plus seulement par celle de sa conscience rationnelle et de sa volonté, elle se déplace sur le terrain de son mode de vie plus global. Il y a quelque chose d’irréductiblement collectif, social, dans le développement des pulsions humaines : l’organisation sociale, politique, économique, de la société qui nous entoure façonne et influe sur notre nature pulsionnelle. La question donc se pose d’une réforme des institutions sociales et politiques : quelles formes doivent prendre les institutions pour contribuer à rendre les hommes meilleurs plutôt que pires ? (Cette question concerne le second volet du Principe de Développement : son volet politique, et non plus seulement anthropologique).

A man’s impulses are not fixed from the beginning by his native disposition : within certain wide limits, they are profoundly modified by his circumstances and his way of life. The nature of these modifications ought to be studied, and the results of such study ought to be taken account of in judging the good or harm that is done by political and social institutions. [6]

Notes

[1« Mon but est d’esquisser une philosophie politique fondée sur l’idée que la pulsion est plus puissante à modeler la vie des hommes que l’intention consciente. » (B. Russell, Principles of Social Reconstruction, Routledge, 2010, p. xix).

[2Dans le premier chapitre des PSR : « Le principe de développement ».

[3« La première pensée qui nous vient naturellement à l’esprit [...] est qu’il serait bon que les hommes soient davantage dominés par la raison. La guerre, pour tous ceux qui voient qu’elle ne peut que causer un mal inouï à tous les combattants, semble une pure et simple folie : une folie collective dans laquelle tout ce que l’on avait pu connaître en temps de paix est oublié. Si les pulsions étaient mieux maîtrisées, si la pensée était moins dominée par la passion, les hommes sauraient se protéger de la fièvre guerrière et les désaccords seraient réglés à l’amiable... C’est vrai, mais ce n’est pas suffisant. Ce n’est que chez ceux en qui le désir de rechercher la vérité est lui-même une passion qu’un tel désir pourra contrôler la passion guerrière. Seule la passion peut contrôler la passion, et seulement une pulsion ou un désir contraire peut maîtriser une pulsion. La raison, telle qu’elle est prêchée par la morale traditionnelle, est trop négative, trop mesquine, pour faire de notre vie une vie bonne. Ce n’est pas la raison seule qui peut prévenir les guerres, mais plutôt une vie dominée par des pulsions et des passions opposées à celles qui conduisent à la guerre. C’est la vie pulsionnelle qui doit être changée, et non seulement la vie et la pensée conscientes. » (PSR, p. 3, traduction française : D. Cerba)

[4« Les pulsions aveugles mènent parfois à la destruction et à la mort, mais parfois aussi elles mènent aux meilleures choses que le monde puisse contenir. La pulsion aveugle est à l’origine de la guerre, mais elle est aussi à l’origine de la science, de l’art, de l’amour. Ce n’est pas l’affaiblissement de la pulsion que nous devons désirer, mais plutôt son orientation vers la vie et la croissance plutôt que vers la mort et le déclin. » (PSR, p. 7, trad. : D. Cerba)

[5« Le contrôle total de la pulsion par la volonté, tel que le prêchent parfois les moralistes et que l’imposent souvent les nécessités économiques, n’est pas vraiment souhaitable. Une vie gouvernée seulement par des buts et des désirs, et dont la pulsion est exclue, est une vie simplement fatigante : elle épuise la vitalité d’un homme et finit par le laisser indifférent aux buts mêmes qu’il s’est efforcé d’atteindre. Quand une nation entière vit de cette façon, elle tend à s’affaiblir et à perdre la capacité de reconnaître et de surmonter les obstacles qui s’opposent à ses désirs. L’industrialisation et l’organisation sociale contraignent de plus en plus les nations civilisées à vivre pour des buts plutôt que par des pulsions. À la longue un tel mode d’existence, s’il n’assèche pas définitivement toute source de vie, a pour effet de produire des pulsions nouvelles, différentes de celles que la volonté s’est habituée à contrôler ou dont la raison est consciente. Ces nouvelles pulsions peuvent s’avérer bien pires que celles qui avaient été maintenues sous contrôle auparavant. Une discipline excessive, notamment quand elle est imposée de l’extérieur, engendre souvent des pulsions de cruauté et de destruction : c’est l’une des raisons pour lesquelles le militarisme a généralement de mauvais effets sur le caractère d’une nation. Si les pulsions spontanées des hommes ne trouvent pas à s’exprimer, il en résultera presque toujours soit une perte de vitalité, soit le développement de pulsions agressives et hostiles à la vie. » (PSR, p. 7, trad. : D. Cerba)

[6« Les pulsions d’un homme ne sont pas fixées de façon immuable par ses dispositions natives : dans une large mesure, elles sont profondément modifiées par les circonstances et sa façon de vivre. Il faut étudier la nature de ces modifications, et prendre en compte les résultats de cette étude quand il s’agit de juger du bien ou du mal que produisent les institutions politiques et sociales. » (PSR, p. 7-8, trad. : D. Cerba)

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