5. L’apparition du philosophe chrétien (5e-6e s.)

jeudi 20 octobre 2016, par Denis Cerba

En bref : La toute première période de l’histoire de la philosophie médiévale est caractérisée par la figure décisive de Boèce (480-525), qu’on peut considérer comme le premier « philosophe chrétien » et qui marquera de son empreinte toute la période médiévale : à la théologie médiévale il léguera de façon définitive son orientation philosophique, et à la philosophie médiévale il léguera de façon tout aussi définitive son orientation analytique.

La première période de l’histoire de la philosophie médiévale [1] est à la fois extrêmement brève et extrêmement importante : extrêmement brève car elle dure à peine un siècle (fin 5e—début 6e s.), mais extrêmement importante car elle détermine la figure que prendra la renaissance de la philosophie en Occident quelques siècles plus tard (au 11e s.). On peut parler d’une période charnière qui voit l’émergence de quelque chose de radicalement nouveau — mais qui ne s’épanouira pleinement qu’après une période de latence de plusieurs siècles.

 L’émergence du philosophe chrétien à partir du Père de l’Église

Ce qui est nouveau à la fin du 5e s., c’est l’apparition d’un type inédit de penseur, qui sera caractéristique de la période médiévale en philosophie (par opposition à la période antique) : le philosophe chrétien. Il s’agit d’un penseur à la fois chrétien et philosophe [2] : non seulement différent du philosophe antique traditionnel (païen et plutôt anti-chrétien), mais également de l’intellectuel chrétien typique des premiers siècles du christianisme, le « Père de l’Église ».

Un Père de l’Église utilise (parfois massivement) de la philosophie (y compris païenne) dans sa réflexion, sa prédication, son apologétique — mais il ne pratique jamais la philosophie pour elle-même, à titre de discipline autonome et valable en soi : ni Irénée, ni Tertullien, ni Origène, ni les Cappadociens, ni Ambroise, etc., n’ont jamais écrit de traité qu’on puisse considérer de « pure » philosophie. À cet égard, Augustin (le dernier et plus grand Père de l’Église latine) apparaît comme un auteur de transition, le dernier des Anciens et presque déjà le premier des Médiévaux : on trouve chez lui (au milieu d’une production immense tout à fait dans la lignée des Cappadociens) une poignée de textes qui relèvent quasiment de la philsosophie à l’état pur (l’exemple le plus caractéristique étant le De Magistro).

Mais ce processus de véritable adoption et assimilation de la philosophie païenne par les intellectuels chrétiens, caractéristique de la philosophie médiévale (cf. art. 1200 et 1201), ne fait en réalité que commencer chez un Augustin. Il prendra une forme beaucoup plus radicale, et déterminante pour la suite, chez le premier philosophe médiéval latin : BOÈCE (480-525).

 Le premier philosophe chrétien : Boèce (480-525)

Avec Boèce [3], c’est une nouvelle période qui s’ouvre dans l’histoire de la philosophie occidentale. Boèce s’était lancé dans une œuvre à la fois colossale et inédite (qu’il énonce dans un passage de son second commentaire sur le De interpretatione, datant de 516) : traduire en latin l’intégralité des œuvres de Platon et d’Aristote, commenter l’intégralité de ces mêmes œuvres, et finalement écrire un livre pour montrer que sur les questions philosophiques les plus importantes (que Boèce ne précise pas) Platon et Aristote sont d’accord. On mesure le caractère pharaonique d’un tel projet... Mais c’est un projet qui montre aussi clairement chez Boèce la conscience d’un changement d’époque philosophique. Personne jusqu’à lui ne s’était avisé de traduire massivement la philosophie grecque en latin : tout simplement parce que jusqu’à la fin de l’Antiquité, même en Occident, tout intellectuel lit couramment le grec. Mais Boèce est conscient qu’à son époque, le monde intellectuel commence à se cloisonner : l’Orient grec et l’Occident latin se coupent progressivement mais inexorablement l’un de l’autre, et si l’on veut que la philosophie survive en Occident, il est impératif d’opérer rapidement une latinisation massive de la philosophie grecque.

Boèce avait sans doute raison et l’histoire l’a d’une certaine façon prouvé. Il n’a pu certes réaliser qu’une infime partie de son projet initial, interrompu par sa mort prématurée : au lieu de traduire et commenter tout Platon et tout Aristote, il n’a pu en réalité traduire et commenter que le tout début de l’œuvre d’Aristote, à savoir l’Organon (et encore le tout début de l’Organon [4]). Néanmoins, c’est de ce petit morceau de philosophie grecque transmis par Boèce que vit et prospère toute la philosophie médiévale latine jusqu’à la fin du 12e s, en sa période de renaissance et vitalité première. La philosophie renaît en Occident au début du 11e s., parce que quelques moines ont l’idée de relire les traités logiques de Boèce dormant depuis plusieurs siècles sur les rayons de leur bibliothèque [5]. Cette circonstance explique l’orientation logico-analytique de la philosophie médiévale dans son ensemble : après l’efflorescence dialectique [6] des 11e et 12e s. [7], la philosophie médiévale classique (13e-14e s.) continue à sa façon le projet d’analyse logique du dogme chrétien, par exemple sous les figures — contrastées — de Thomas d’Aquin, Dun Scott, ou Guillaume d’Ockham.

Pour en revenir à Boèce, on peut synthétiser la place charnière qu’il occupe dans l’histoire de la philosophie occidentale à partir des deux données suivantes :

  1. Il est le premier intellectuel chrétien à écrire des traités de pure philosophie. Boèce a écrit, par exemple, un traité sur le Syllogisme catégorique : aucun Père de l’Église, même Augustin, n’avait jamais écrit aucun texte de ce genre [8].
  2. Dans sa réflexion proprement théologique (par exemple sur la question de la Trinité [9]), Boèce utilise la philosophie beaucoup plus massivement et résolument que ne l’avait fait aucun Père de l’Église avant lui : il a légué cette pratique à toute la théologie médiévale.

Cette conjonction était jusque-là inédite dans l’histoire de la philosophie occidentale : elle suffit à caractériser cette période initiale de la philosophie médiévale et son importance. Au-delà, Boèce a profondément marqué tout le développement ultérieur de la philosophie — mais aussi de la théologie — médiévale. Il a donné en quelque sorte à l’une et à l’autre leur figure définitive au Moyen Âge : à la théologie, son orientation vers (et utilisation massive de) la réflexion philosophique [10], et à la philosophie (et donc à la théologie) sa tournure résolument analytique (c’est-à-dire procédant par questions et réponses les plus précises et logiquement analysées possible).

Notes

[1Sur la périodisation de la philosophie médiévale, cf. art. 1215.

[2Nous n’utilisons pas ici la fameuse définition du « philosophe chrétien » promue avant tout par É. Gilson : celle d’un penseur dont la foi influence et enrichit de façon décisive la réflexion philosophique. Nous préférons une définition plus basique et, nous semble-t-il, plus essentielle : celle d’un croyant capable de faire de la philosophie en en respectant les exigences propres.

[3Anicius Manlius Severinus BOETHIUS est né sans doute à Rome vers 480 ; après une brillante carrière politique, il est exécuté, sur accusation de trahison, par Théodoric, roi d’Italie, vers 425.

[4Pour être précis, Boèce avait traduit l’ensemble de l’Organon, ainsi que l’Isagoge (une introduction à l’Organon écrite par un philosophe du 3e s. apr. J.-C. : Porphyre) ; mais de ces traductions, seules trois sont parvenues à la connaissance des philosophes du 11e s. : l’Isagoge et les deux premiers traités de l’Organon, les Catégories et le De interpretatione (la traduction boécienne des quatre autres traités de l’Organon (Premiers Analytiques, Seconds Analytiques, Topiques, Réfutations Sophistiques) a soit disparu (dans le cas des Seconds Analytiques), soit n’est parvenue en Occident que tardivement, vers 1120, après la renaissance et première efflorescence de la philosophie occidentale). Boèce avait également assorti de commentaires la quasi-totalité de ses traductions : mais seuls sont demeurés ses deux commentaires sur l’Isagoge, son commentaire sur les Catégories et ses deux commentaires sur le De interpretatione (son commentaire, perdu, sur les Topiques d’Aristote a été « remplacé » par son commentaire sur les Topiques de Cicéron). Mais Boèce a également composé quatre monographies logiques, connues des philosophes des 11e et 12e s. : De la division (correspondant à l’Isagoge), Sur le syllogisme catégorique et Sur le syllogisme hypothétique (correspondant à la matière des Premiers et Seconds Analytiques d’Aristote), ainsi que Sur les différences topiques (correspondant aux Topiques d’Aristote et de Cicéron). L’ensemble de ces textes de Boèce constituent ce que les philosophes des 11e et 12e s. ont appelé la LOGICA VETUS (la « logique ancienne »). La logica vetus se distingue à la fois de la LOGICA MODERNORUM (la « logique des Modernes »), élaborée par les grands logiciens des 11e-12e s. (notamment Abélard) à partir de la logica vetus, et de la LOGICA NOVA, correspondant à l’arrivée, à la fin du 12e s., de nouvelles traductions de textes logiques d’Aristote (notamment des Analytiques), accompagnées de commentaires arabes (notamment d’Ibn Rushd (Averroès)).

[5Le premier repérable étant LANFRANC (1010-1089), qui a été prieur du monastère du Bec Helloin, en Normandie. Son successeur direct dans cette ligne est beaucoup plus célèbre : ANSELME de Cantorbéry (1033-1109), qui fut lui aussi prieur du Bec avant de devenir archevêque de Cantorbéry. Anselme est le philosophe chrétien emblématique de la renaissance de la philosophie en Occident au 11e s., intellectuellement dans la lignée boécienne.

[6Les philosophes, à cette époque, portaient le nom de dialectici.

[7La figure de proue de cette période est celle de Pierre ABÉLARD (1079-1142).

[8Mais ce sera le cas, en revanche, des philosophes médiévaux « classiques », de Thomas d’Aquin (cf. ses commentaires sur les traités d’Aristote) à Guillaume d’Ockham (cf. sa Somme de logique).

[9Boèce a écrit cinq « petits » traités théologiques, mais qui furent de grande importance pour toute la théologie médiévale : LA TRINITÉ, l’UTRUM PATER (qui relève également de la théologie trinitaire), le DE HEBDOMADIBUS (consacré en réalité à une question purement philosophique : la nature de la « substance »), LA FOI CATHOLIQUE (sorte de compendium de la foi chrétienne) et le CONTRE EUTYCHÈS ET NESTORIUS (sur des questions christologiques).

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