4. Qu’est-ce qu’une pulsion ?

jeudi 28 janvier 2016, par Denis Cerba

En bref : Par opposition au désir, qui envisage et tend vers une fin et échafaude (ou subit) les moyens d’y parvenir, la pulsion est impulsion directe et instinctive à agir.

Russell (dans ses PSR) propose de voir dans la PULSION [IMPULSE] la source la plus profonde de l’activité humaine — par opposition au DÉSIR [DESIRE], source d’activité secondaire et moins fondamentale, quoique plus connue :

All human activity springs from two sources : impulse and desire. The part played by desire has always been sufficiently recognized. [...] But desire governs no more than a part of human activity, and that not the most important but only the more conscious, explicit, and civilized part. [...] In all the more instinctive part of our nature we are dominated by impulses to certain kinds of activity, not by desires for certain ends. [...] Impulse is at the basis of our activity, much more than desire. [1]

On le voit, Russell propose de théoriser la distinction désir/pulsion comme distinction entre :

  1. Nos « pulsions envers certains genres d’activité » [impulses to certain kinds of activity] : la PULSION.
  2. Nos « désirs pour certaines fins » [desires for certain ends] : le DÉSIR.

 Le désir, comme la poursuite d’une fin

Le désir est moins fondamental que la pulsion, car il provient de l’insatisfaction de quelque chose de plus fondamental en nous, qui relève de la pulsion : quand nous avons besoin ou envie de quelque chose, et que ce besoin ou cette envie ne sont pas satisfaits, c’est alors que se met en place le désir.

Le désir procède donc d’une mise à distance (par la force des choses) de son objet. Quand nous n’avons pas immédiatement ce dont nous avons besoin ou envie, il devient une fin : quelque chose situé nécessairement dans l’avenir, que nous envisageons, imaginons, et que nous essayons d’atteindre en mettant en œuvre (ou en subissant) certaines médiations qui n’ont pour nous valeur que de moyens.

When men find themselves not fully contented, and not able instantly to procure what will cause content, imagination brings before their minds the thought of things which they believe would make them happy. All desire involves an interval of time between the consciousness of a need and the opportunity for satisfying it. The acts inspired by desire may be in themselves painful, the time before satisfaction can be achieved may be very long, the object desired may be something outside our own lives, and even after our own death. Will, as a directing force, consists mainly in following desires for more or less distant objects, in spite of the painfulness of the acts involved and the solicitations of incompatible but more immediate desires and impulses. All this is familiar, and political philosophy hitherto has been almost entirely based upon desire as the source of human actions. [2]

 La pulsion, comme impulsion directe à agir

La découverte de la pulsion provient d’une analyse du désir : il y a quelque chose de plus fondamental que le désir et sa mise à distance caractéristique (dans le temps et par la pensée ou l’imagination). Il y a plus fondamentalement l’envie directe, que Russell décrit comme pulsion directe à agir : en-deçà de la recherche d’une fin atteignable par telle ou telle action ou moyen, il y a toujours, plus fondamentalement, une impulsion première qui, parce que première, se porte sur une action, une activité (et non sur ce qu’elle sert éventuellement à atteindre). Russell prend l’exemple des enfants qui courent et qui crient simplement parce qu’ils ont envie de courir et de crier — comme les chiens aboient et les hommes ont envie de manger, de boire, de faire l’amour, de se disputer, de se vanter...

In all the more instinctive part of our nature we are dominated by impulses to certain kinds of activity, not by desires for certain ends. Children run and shout, not because of any good which they expect to realize, but because of a direct impulse to running and shouting. Dogs bay the moon, not because they consider that it is to their advantage to do so, but because they feel an impulse to bark. It is not any purpose, but merely an impulse, that prompts such actions as eating, drinking, love-making, quarelling, boasting. Those who believe that man is a rational animal will say that people boast in order that others may have a good opinion of them ; but most of us can recall occasions when we have boasted in spite of knowing that we should be despised for it. Instinctive acts normally achieve some result which is agreeable to the natural man, but they are not performed from desire for this result. They are performed from direct impulse, and the impulse is often strong even in cases in which the normal desirable result cannot follow. Grown men like to imagine themselves more rational than children and dogs, and unconsciously conceal from themselves how great a part impulse plays in their lives. [3]

On le voit, la pulsion présente aux yeux de Russell deux caractéristiques principales :

  1. Par opposition au désir, qui envisage une fin (à venir) et met en œuvre des moyens pour y parvenir, la pulsion a un caractère direct : elle n’envisage rien, ni n’échafaude aucun moyen d’y parvenir, elle se porte simplement immédiatement sur quelque chose. La pulsion ne poursuit pas à proprement parler de but [end] ou de propos [purpose] : en cela, elle peut être dite INSTINCTIVE (ou INCONSCIENTE, ou aveugle [blind]).
  2. Par conséquent, elle se porte sur une action spécifique (plus que sur une chose spécifique) : l’action étant plus fondamentale que ce qu’elle cherche à produire ou à atteindre, la pulsion — comme dynamisme fondamental en nous — est PULSION À AGIR (courir, crier, manger, boire, faire l’amour, se disputer, se vanter, etc.).

On peut ajouter une troisième caractéristique de la pulsion, qui aura de grandes conséquences d’un point de vue politique : son côté irréductiblement personnel. Chacun a naturellement en lui un certain nombre de pulsions, qui ne sont pas nécessairement exactement celles de son voisin : or, une pulsion n’ayant d’autre justification que simplement d’être là, les pulsions différentes de notre voisin nous sembleront toujours présenter quelque chose d’incompréhensible... Parce que nos pulsions fondamentales sont aveugles [blind], celles des autres nous sembleront folles [mad] — à moins que nous ne fassions preuve de suffisamment d’empathie pour les comprendre... :

An impulse, to one who does not share it actually or imaginatively, will always seem to be mad. All impulse is essentially blind, in the sense that it does not spring from any prevision of consequences. The man who does not share the impulse will form a different estimate as to what the consequences will be, and as to wheter those that must ensue are desirable. This difference of opinion will seem to be ethical or intellectual, whereas its real basis is a difference of impulse. No genuine agreement will be reached, in such a case, so long as the difference of impulse persists. In all men who have any vigorous life, there are strong impulses such as may seem utterly unreasonnable to others. [4]

Pour aller plus loin : Quelle est l’importance des pulsions dans la vie humaine ?

Notes

[1« Toute l’activité humaine jaillit de deux sources : la pulsion et le désir. Le rôle joué par le désir a toujours été suffisamment reconnu. [...] Cependant, le désir ne gouverne rien de plus qu’une partie de l’activité humaine et, en outre, non la plus importante, mais seulement la plus consciente, la plus explicite et la plus civilisée. [...] Dans tout le côté le plus instinctif de notre nature, nous sommes dominés par des pulsions envers certaines sortes d’activité, non par des désirs pour certaines fins. [...] La pulsion est, bien plus que le désir, à la base de notre activité. » (B. Russell, Principles of Social reconstruction, Routledge, 2010, p. 3-6, traduction française : D. Cerba).

[2« Quand on ne se trouve pas pleinement contenté, et incapable de se procurer instantanément ce qui nous contenterait, l’imagination nous amène à l’esprit la pensée des choses dont nous pensons qu’elles nous rendraient heureux. Tout désir implique un intervalle de temps entre la conscience d’un besoin et l’occasion de le satisfaire. Les actes que nous inspire le désir peuvent être en eux-mêmes douloureux, l’intervalle de temps avant que nous puissions obtenir satisfaction peut être fort long, l’objet désiré peut être quelque chose d’étranger à notre vie, voire même situé après notre mort. La volonté, comme force directrice, consiste principalement à poursuivre des désirs portant sur des objets plus ou moins distants, en dépit de la peine que cela peut impliquer et de la sollicitation de désirs ou de pulsions incompatibles mais plus immédiats. Tout cela est bien connu, et jusqu’à présent la philosophie politique a été presque entièrement basée sur le désir considéré comme source des actions humaines. » (PSR, p. 3-4, traduction française : D. Cerba)

[3« Dans toute la partie la plus instinctive de notre nature, nous sommes dominés par des pulsions envers certains genres d’activité, non par des désirs pour certaines fins. Les enfants courent et crient, non parce qu’ils espèrent par là produire quelque bien, mais en vertu d’une pulsion directe à courir et à crier. Les chiens hurlent à la lune, non parce qu’ils considèrent dans leur intérêt de le faire, mais parce qu’ils éprouvent la pulsion de le faire. Chez les hommes, ce n’est pas le propos, mais simplement la pulsion, qui produit les actions de manger, de boire, de faire l’amour, de se disputer, de se vanter... Ceux qui pensent que l’homme est un animal rationnel diront que les gens se vantent afin que les autres aient une bonne opinion d’eux ; mais la plupart d’entre nous pouvons nous rappeler des occasions où nous nous sommes vantés en dépit du fait que nous sachions ne devoir en recueillir que du mépris ! Normalement, les actes instinctifs réalisent un certain résultat qui est naturellement agréable à leur auteur, mais il n’en demeure par moins qu’ils ne sont pas réalisés en vertu d’un désir de ce résultat. Ils sont accomplis par pulsion directe, et cette pulsion est souvent très puissante même dans le cas où le résultat normalement désiré ne peut se produire. Les adultes aiment à se croire plus rationnels que les enfants et les chiens, et ils se dissimulent inconsciemment l’importance du rôle que la pulsion joue dans leur vie. » (PSR, p. 4, traduction française : D. Cerba)

[4« Une pulsion, pour celui qui ne la partage ni en fait, ni en imagination, semblera toujours folle. Toute pulsion est essentiellement aveugle, au sens où elle ne provient jamais d’une quelconque prévision de ses conséquences. Celui qui ne partage pas cette pulsion se forgera une estimation différente de ces éventuelles conséquences, et de la question de savoir si celles qui s’ensuivront nécessairement sont désirables. Cette différence d’opinion semblera d’ordre éthique ou intellectuel, alors que sa véritable base n’est autre qu’une différence pulsionnelle. Dans ce cas, aucun accord véritable ne pourra être atteint tant que subsistera la différence pulsionnelle. Chez tous les hommes en qui la vie est vigoureuse, il existe des pulsions puissantes qui peuvent sembler totalement déraisonnables à d’autres. » (PSR, p. 6-7, traduction française : D. Cerba)

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