4. Le rejet par Descartes des « causes finales » dans l’explication de la nature

samedi 29 juillet 2017, par Denis Cerba

En bref : De concert avec la science moderne, Descartes entérine en philosophie l’inutilité et la vacuité de la recherche traditionnelle des « causes finales ». En quoi il fonde le virage épistémologique caractéristique de la Modernité, tout en s’opposant fermement à ceux qui y verraient une quelconque atteinte à la foi en Dieu.

Le rejet par Descartes de la validité de la « cause finale » ne concerne pas seulement la théorie du corps, mais plus généralement la théorie de la nature. De concert avec la science moderne, Descartes entérine l’inutilité et la vacuité de la notion de « cause finale » : ni le corps, ni la nature, ni le monde, ne s’expliquent de façon intelligente en faisant intervenir de prétendues « causes finales ».

 La non-validité scientifique de la causalité finale

C’est l’un des aspects par lesquels Descartes écarte de façon décisive la tradition aristotélisante prépondérante à son époque. D’après cette tradition, un principe fondamental d’explication des processus naturels serait la « fin » vers laquelle ces processus tendent. Par exemple : la « fin » de l’œil, c’est la vision, donc la vision est la « cause finale » de l’œil et elle explique de façon décisive la nature et la constitution de l’œil ; ou encore : la « fin » du gland, c’est le chêne, donc le chêne est la « cause finale » du gland, donc c’est le chêne qui permet d’expliquer ce qu’est un gland. Malgré une certaine apparence de profondeur, c’est une vision des choses au fond assez stupide : comment expliquer intelligemment le gland à partir du chêne ? Cela revient à peu près à vouloir décapsuler une bière avec un dénoyauteur.

De fait, la science moderne a dès ses débuts laissé tomber la notion de « causalité finale » : les phénomènes naturels ne s’expliquent pas a fronte mais a tergo, non à partir de leur avenir mais à partir de leur passé, non à partir de ce qu’ils peuvent eux-mêmes produire mais à partir de ce qui les a produits. C’est la seule notion dorénavant acceptable de causalité : qu’à partir de ce changement, la science ait fait, depuis quatre siècles, des progrès dans la connaissance de la nature absolument sans commune mesure avec ceux accomplis par toute la connaissance pré-moderne, montre suffisamment la validité de ce changement de paradigme.

 Le contexte de l’argument cartésien

Même si pour la science moderne la disqualification des « causes finales » relève à juste titre de l’évidence, il est intéressant de voir comment Descartes s’y prend pour la justifier.

Descartes est contemporain et parent en esprit des tout premiers scientifiques modernes [1], mais il est encore en première ligne face à la toute puissance du vieil esprit aristotélisant, qui a les faveurs de l’institution politique et ecclésiale. Descartes se sort de cette situation avec le mélange d’intelligence, d’intransigeance et d’habileté qui le caractérise. À son époque, il a affaire à la variante théologique (ou transcendante) de la pensée téléologique : les choses ont une « fin » [2] inscrite à l’intérieur d’elles-mêmes (téléologie immanente) parce que quelque chose d’extérieur à elles l’y a inscrite et veille à son accomplissement : Dieu (téléologie transcendante). C’est le résultat de la christianisation de la philosophie d’Aristote accomplie par les penseurs occidentaux chrétiens médiévaux [3]. Cela explique l’orientation clairement théologique de l’argument cartésien contre le finalisme : Descartes réfute théologiquement une conception théologique philosophiquement et scientifiquement infondée.

 L’argument de Descartes

Il se trouve au § 28 du livre I des Principes de la philosophie :

Nous ne nous arrêterons pas [...] à examiner les fins que Dieu s’est proposées en créant le monde, et nous rejetterons entièrement de notre philosophie la recherche des causes finales : car nous ne devons pas tant présumer de nous-mêmes, que de croire que Dieu nous ait voulu faire part de ses conseils [4] ; mais, le considérant comme l’auteur de toutes choses, nous tâcherons seulement de trouver, par la faculté de raisonner qu’il a mise en nous, comment celles que nous apercevons par l’entremise de nos sens ont pu être produites ; et nous serons assurés, par ceux de ses attributs dont il a voulu que nous ayons quelque connaissance, que ce que nous aurons une fois aperçu clairement et distinctement appartenir à la nature de ces choses, a la perfection d’être vrai. [5]

Ces quelques lignes contiennent un manifeste du monde moderne, ainsi qu’une réfutation du principal argument que les anti-modernes aiment à utiliser contre la modernité, à savoir qu’elle serait fondamentalement contraire à la foi : Descartes se plaît au contraire à montrer que la modernité est en fait plus authentiquement chrétienne que ce qui l’a précédée.

Descartes rejette ici toute recherche téléologique (et donc théologique, en l’instance) pour des raisons théologiques. Il met en évidence de ce point de vue une différence fondamentale entre causalité a tergo et causalité a fronte : connaître la « cause finale » des choses (en vue de quoi elles sont produites) équivaut à connaître la pensée de Dieu ; tandis que connaître ce qui produit les choses (leur cause au sens moderne) n’équivaut à rien de plus que connaître la création dans son fonctionnement. Or la théologie enseigne qu’il est présomptueux de vouloir connaître Dieu. Au contraire, connaître la création est dans nos cordes — bien mieux : c’est précisément ce que Dieu attend que nous fassions, puisqu’il nous a donné pour cela la raison (« la faculté de raisonner qu’il a mise en nous »). La raison, qui ne connaît foncièrement que le monde, est à la fois « en nous » (nous en disposons) et « donnée par Dieu » : cela veut dire que Dieu veut que nous connaissions de nous-mêmes ce que nous sommes capables de connaître, c’est-à-dire le monde dans son fonctionnement, c’est-à-dire la causalité au sens moderne du terme. Dernière touche au tableau : le peu que nous connaissons de Dieu nous garantit que quand nous utilisons bien notre raison, nous découvrons la vérité. En effet, « nous serons assurés, par ceux de ses attributs dont il a voulu que nous ayons quelque connaissance, que ce que nous aurons une fois aperçu clairement et distinctement appartenir à la nature de ces choses, a la perfection d’être vrai ». En d’autres termes : nous ne savons guère plus de Dieu que le fait qu’il est suprêmement bon, donc il ne peut pas nous avoir donné un instrument — la raison — qui, quand nous l’utilisons bien, ne nous ferait pas découvrir la vérité.

On mesure à la fois l’habileté et la profondeur de l’argument cartésien. Descartes justifie théologiquement la perspective épistémologique radicalement novatrice de la modernité, selon laquelle le monde, et non Dieu, est l’objet premier de la connaissance humaine, contre la thèse anti-moderne selon laquelle la modernité se construirait contre Dieu. Certes, il y a une part de malice dans l’attitude de Descartes : en balayant ainsi les « causes finales », il s’amuse à faire la nique aux docteurs de la Sorbonne, toujours épris d’aristotélisme et de scolastique, alors que Descartes, comme les humanistes avant lui, avait bien vu que cette forme institutionnelle de savoir avait atteint une impasse et devait céder la place à un renouvellement profond. Mais il y a aussi quelque chose de sérieux et de très profond dans son attitude. Descartes nous permet à la fois de comprendre la radicalité du virage épistémologique accompli par les Temps Modernes, mais aussi de répondre aux anti-modernes sur leur terrain favori : bien loin que la modernité soit la négation de l’attitude de foi, elle en est plutôt l’accomplissement.

Notes

[1Kepler, Galilée, et un peu plus tard Newton.

[2« Télos » en grec, d’où : « téléologie ».

[3Il est très difficile de décider si le finalisme authentiquement aristotélicien est plutôt immanent ou plutôt transcendant : sur ce point comme sur beaucoup d’autres, les textes d’Aristote manifestent beaucoup de flou et d’ambiguïté. En tout cas, le finalisme que Descartes et la science moderne ont dû combattre comportait clairement une composante transcendante fondamentale.

[4Càd. : de ses « projets ».

[5R. Descartes, Principes de la philosophie I, 28.

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