3. Qu’est-ce que l’épiphénoménalisme ?

vendredi 28 octobre 2016, par Denis Cerba

En bref : L’épiphénoménalisme est une théorie qui fait de la conscience un épiphénomène de l’activité du cerveau : l’activité « consciente » de l’esprit est un épiphénomène de son activité principale, qui est « cérébrale » (physique).

L’épiphénoménalisme est l’une des grandes théories qui s’affrontent en philosophie de l’esprit contemporaine. Il s’agit de la forme la plus moderne et convaincante du dualisme de propriété.

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Thomas H. Huxley

L’hypothèse épiphénoménaliste a été formulée pour la première fois en 1874 par le biologiste, paléontologue et philosophe anglais Thomas H. Huxley (1825-1895), dans un article intitulé « On the hypothesis that animals are automata and its history » (en français : « Sur l’hypothèse selon laquelle les animaux sont des automates et l’histoire de cette théorie ») : cet article demeure aujourd’hui un classique de la philosophie de l’esprit contemporaine. La théorie de Huxley trouva rapidement des partisans, notamment le philosophe américain George Santayana (1863-1952). Plus récemment, elle a été défendue en particulier par le philosophe australien Franck Jackson (1943- ).

 Les grandes lignes de l’épiphénoménalisme

L’épiphénoménalisme de Huxley tient dans les trois affirmations suivantes :

La théorie épiphénoménaliste :
  1. Le cerveau a à la fois des propriétés physiques et des propriétés non-physiques.
  2. Les propriétés physiques du cerveau causent ses propriétés non-physiques, mais non l’inverse.
  3. Les propriétés non-physiques du cerveau sont de simples états de conscience .

Ou, en résumé :

La conscience est un épiphénomène (un sous-produit) de l’activité du cerveau.

La conscience est ce contenu subjectif que chacun de nous a « dans la tête » (cf. art. 679). Huxley maintient que ces « états de conscience » sont de nature non-physique : par exemple, le sentiment de peur que nous éprouvons ne fait pas partie du « monde physique » (ce monde matériel, situé dans l’espace, fait d’atomes, etc. que la physique moderne étudie et dont elle découvre les caractéristiques et les lois). Sa théorie demeure donc dualiste : il y a dans l’homme du physique et du non-physique. Néanmoins, il ne s’agit pas d’un dualisme de substance, mais simplement d’un dualisme de propriété : la conscience n’est pas une « substance » (une chose à part entière), mais simplement une propriété (du cerveau).

Mais le cœur de la théorie épiphénoménaliste ne réside pas dans d’affirmation de cette dualité conscience/cerveau : il réside dans l’affirmation d’une asymétrie causale entre les deux. Tout « état de conscience » est causé par un certain état du cerveau — alors qu’un état de conscience n’a aucune efficacité causale : ni sur mon cerveau, ni sur mon corps, ni sur le monde... Par exemple : quand j’ai peur (état de conscience), c’est parce que mon cerveau a été affecté par certaines informations en provenance du monde (« Il y a un lion sur le chemin ! ») : cet état du cerveau a provoqué un état de ma conscience (la « peur »), mais ce n’est pas cet état de conscience qui m’a fait prendre la fuite : j’ai pris la fuite parce que mon cerveau a — physiquement — causé ce comportement (mon sentiment de peur n’ayant fait que l’accompagner). Dans cette théorie, ce que nous appelons la « conscience » n’est qu’un épiphénomène : elle est causée sans rien causertelle la fumée au-dessus de l’usine (selon l’image traditionnellement employée pour décrire la théorie épiphénoménaliste) : la fumée existe, elle est produite par l’activité de l’usine, mais elle-même ne produit rien...

Notons bien la chose suivante : la théorie de Huxley ne fait pas de l’esprit un épiphénomène du cerveau (comme sont prompts à le lui reprocher tous les « défenseurs de l’esprit »), mais elle fait de la conscience un épiphénomène du cerveau (et donc de l’esprit). En effet, une grande partie (la partie principale ?) de l’activité de ce que nous appelons l« esprit » est transféré par Huxley au cerveau (être affecté par le monde et y réagir en conséquence) : seule strictement la conscience est épiphénoménale (un « sous-produit inutile »).

 Un exemple

Pour mieux nous représenter comment la théorie épiphénoménaliste propose de comprendre la relation esprit/corps, prenons un exemple concret : je me promène dans la savane, je tombe nez-à-nez avec un lion, j’ai peur, je prends mes jambes à mon cou...

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« UN LION !!! »

D’après Huxley (et ses descendants contemporains), ces phénomènes doivent être interprétés grosso modo de la façon suivante : des rayons lumineux en provenance du lion stimulent mes yeux d’une façon déterminée, ce qui produit une certaine action sur mon cerveau (= mon cerveau acquiert une certaine propriété). Cet état de mon cerveau cause à son tour une certaine propriété (non-physique) de ma « conscience » (un certain état de conscience) : l’état de conscience « UN LION !!! »... Aussitôt, « paniqué », je tourne les talons et prends la fuite à toutes jambes ! D’après la théorie épiphénoménaliste, ce comportement est dû uniquement à l’état de mon cerveau (et donc : non à ma peur) : c’est mon cerveau, stimulé par l’image du lion, qui a à son tour (physiquement) stimulé le système nerveux et musculaire d’une façon telle que j’ai tourné les talons et pris la fuite à toutes jambes. L’état de conscience « PEUR » a été causalement inerte : il a été produit par le cerveau, il a accompagné ma fuite, mais il n’a rien causé du tout.

 Pertinence de la théorie

L’épiphénoménalisme est une position de compromis : elle concède qu’il y a du non-physique en l’homme, mais le limite au statut d’épiphénomène.

En cela, la position de Huxley est une élaboration de celle de Descartes : Huxley partage avec Descartes la conviction que la conscience (le « Je pense ») est non-physique, mais en tant que biologiste (successeur aussi en cela de Descartes !) il est encore plus conscient que ne l’était Descartes du rôle joué par cet organe physique qu’est le cerveau dans une très grande partie des activités que nous considérons relever de « l’esprit ». Sa position demeure donc dualiste, mais très en repli par rapport au dualisme extrême (un dualisme de substance) soutenu par Descartes : elle donne en cela raison aux principaux arguments contre le dualisme de substance. Elle se heurte néanmoins elle-même à certaines objections, qui tendent à aller dans le sens d’une conception purement physicaliste de l’esprit.

4 Messages

  • Qu’est-ce que l’épiphénoménalisme ? Le 3 février 2015 à 21:30, par Professeur SBOX

    Cette théorie est donc (presque) entièrement fausse puisque ses postulats sont controuvés !
    Le point 1 est juste, mais le point 2 est faux, il faut précisément l’inverser afin d’envisager la réalité, de ce fait le point 3 est également faux !
    En effet, car :
    Le cerveau est un épiphénomène de la Conscience,
    Les états de conscience sont fondés, notamment, sur des interactions synaptiques électro-chimiques et des (algorithmes notamment) lois mathématiques, ainsi que sur des Principes Métaphysiques, l’ensemble en interaction, et ne pouvant être dissociés que pour l’analyse (« suspension » épistémologique).
    Tout ce qui contredit ce qui précède relève de la fumisterie, émane de charlatans avec ou sans prix Nobel !
    Merci de le relever
    Professeur SBOX

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    • Qu’est-ce que l’épiphénoménalisme ? Le 5 février 2015 à 11:19, par theopedie

      Nous développerons dans des articles ultérieurs à la fois l’argumentation par laquelle Huxley fonde sa position, ainsi que les critiques qu’on peut lui adresser.
      En ce qui concerne la position que vous énoncez, étant donné qu’elle se limite à des affirmations gratuites (« le cerveau est un épiphénomène de la Conscience »... : ah bon ?), voire à de simples insultes (« fumisterie », « charlatans »), nous n’estimons pas spécialement intéressant de la prendre en considération.
      Si vous souhaitez apprendre à développer en philosophie de l’esprit des positions qui soient à la fois fortes et argumentées, nous vous conseillons de commencer par relire Descartes.

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    • Qu’est-ce que l’épiphénoménalisme ? Le 30 octobre à 15:54, par Yves

      je vous trouve bien affirmatif !!! A moins que ça ne soit de l’humour ... quand à votre remarque sur les prix Nobels qui seraient éventuellement des charlantans .... de quelle hauteur parlez vous ? Travaillez plutôt votre sujet .

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  • 3. Qu’est-ce que l’épiphénoménalisme ? Le 4 décembre à 18:46, par Nadji

    Merci pour cet article très didactique. Juste une remarque. L’épiphénoménisme concernant la conscience (au sens de consciousness) me semble plutôt être soutenu aujourd’hui par des philosophes réductionnistes comme Jaegwon Kim (voir par exemple son Physicalism or something near enough), et même éliminativistes, comme Daniel Dennett. Pour Kim en particulier, les aspects qualitatifs ou subjectifs de la conscience (les « qualia ») ne sont pas réductibles à des états physiques ou fonctionnels du cerveau. Mais plutôt que d’adopter une position non-réductionniste, il en conclut que cet aspect de la réalité mentale doit être interprété comme un élément résiduel de l’explication en termes de causes physiques. Celle-ci serait théoriquement suffisante pour nous permettre de comprendre comment fonctionne l’esprit, mais elle ne permettrait pas d’intégrer la conscience qui cesserait dès lors d’être une notion pertinente du point de vue scientifique. L’épiphénoménisme est chez Kim associé à ce qu’il appelle l’exclusion causale de l’esprit (un phénomène n’est explicable que par des causes physiques y compris quand il est d’ordre mental), plutôt qu’à une forme de dualisme.

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