3. Pourquoi la disparition de la théologie naturelle au 20e s. ?

samedi 23 novembre 2013, par Denis Cerba

Au cours du 20e s., il y a un courant théologique qui est devenu dominant : c’est ce qu’on peut appeler la théologie mainstream. Il est né dans la première moitié du 20e s., mais n’est devenu dominant que depuis les années 50. Ses grands inspirateurs sont un théologien protestant : K. Barth (1886-1968) et deux théologiens catholiques : H. Urs von Balthasar (1905-1988) et K. Rahner (1904-1984). Ces penseurs ont voulu opérer un renouvellement profond de la théologie chrétienne, en réaction notamment au néo-thomisme de la fin du 19e s., qui prétendait s’appuyer sur Saint Thomas pour perpétuer une vision très conservatrice et anti-moderne de la réflexion théologique. Le remède a peut-être été pire que le mal... La théologie mainstream n’a pas su renouer avec le meilleur de la théologie classique : elle a notamment commis l’erreur de poser en principe le rejet de la théologie naturelle, ce qui la condamnait à ne produire sur Dieu qu’un discours artificiel et coupé de la réalité.

Nous ne revenons pas ici sur le caractère central et fondamental de la théologie naturelle, tant au sein de la théologie chrétienne qu’au cours de son histoire (cf. Qu’est-ce que la théologie « naturelle » et quelle est son importance ? et Quelle est la place de la théologie naturelle chez Thomas d’Aquin ?). Nous nous contenterons de décrire brièvement cette disparition de la théologie naturelle dans la théologie mainstream du 20e s., et de nous interroger sur ses causes.

Pour motiver son rejet de la théologie naturelle, la théologie mainstream pose en principe les deux affirmations suivantes :

  1. De par sa nature, Dieu nous est naturellement totalement inconnaissable  : Dieu serait à ce point différent de tout ce que nous connaissons et pouvons connaître, qu’il nous serait tout bonnement impossible de le découvrir de nous-mêmes (même imparfaitement). Nous ne sommes pas naturellement « capables de Dieu », Dieu est « le Tout-Autre ». Notons bien la différence avec la position de Saint Thomas : pour lui, Dieu n’est certes pas naturellement connaissable de façon parfaite, mais il l’est néanmoins, et même dans une très large mesure.
  2. Donc, nous ne pouvons connaître (et, de fait, ne connaissons) Dieu que par le biais d’une révélation surnaturelle.

Notons que pour être cohérente, cette position doit soutenir que quand Dieu se révèle à nous, non seulement il se montre à nous, mais il nous donne aussi le moyen de comprendre qu’il se montre à nous : il nous donne à la fois ce qu’il y a à comprendre et la capacité même de le comprendre. Autrement : soit nous n’aurions toujours pas cette capacité (et nous ne risquerions pas de comprendre ce qui se passe...), soit nous l’avions en fait déjà (auquel cas il devient difficile de soutenir que nous ne pouvons absolument pas connaître Dieu naturellement...). Dans cette vision des choses, il y a donc scission complète entre notre connaissance ordinaire des choses, et la connaissance que nous pouvons acquérir de Dieu par la révélation : quand Dieu se révèle, nous connaissons tout autre chose et tout autrement. Dieu se révèle à la façon d’un Martien, et de façon même beaucoup plus étrange encore !

Il s’agit évidemment d’une position excessive et très difficilement soutenable : elle s’oppose non seulement à l’essentiel de la tradition théologique chrétienne, mais aussi à ce que dit la Bible (cf. Paul, Ro 1, 20 : « depuis que Dieu a créé le monde, ses qualités invisibles, c’est-à-dire sa puissance éternelle et sa nature divine, se voient fort bien quand on considère ses œuvres »), le magistère de l’Église catholique (cf. les déclarations du Concile Vatican I, dans Qu’est-ce que la théologie naturelle et quelle est son importance ?), ou même le bon sens et l’expérience commune : même imparfaite, les hommes ont une certaine connaissance intuitive de Dieu, et au moins depuis la philosophie grecque, les philosophes en ont une connaissance relativement élaborée, réfléchie, et conforme pour l’essentiel à la révélation chrétienne (cf. encore Saint Thomas).

Voici, à titre de document, un extrait d’un manuel de théologie contemporaine, qui explique ce qu’est la théologie et comment elle procède : ce qui est dit est caractéristique de l’approche mainstream et de son oubli de l’importance de la théologie naturelle.

La première signification qui vient à l’esprit pour définir le mot « théologie » est « science » (-logie, de logos, parole ou raison) de « Dieu » (théo-, de theos, Dieu). Cette définition fait surgir d’emblée une difficulté : « Dieu » peut-il être objet de science ? N’est-il pas le « Tout-Autre », l’au-delà absolu, insaisissable, transcendant tout langage et toute représentation ? N’y a-t-il pas le risque qu’à vouloir l’analyser, on en fasse une notion parmi d’autres, au même titre que l’« arbre », la « cellule » ou l’« électron » ? Avant toute chose, il convient de reconnaître que nous sommes face à l’inconnu, à ce qui restera toujours au-delà de nos capacités d’appréhension intellectuelle, au « mystère ». Il semble qu’il ne puisse y avoir d’autre voie d’approche que « négative » : dire ce que Dieu n’est pas, écarter toute fausse image, toute représentation à partir de l’expérience humaine, tout ce que la Bible appelle « idole ». En fin de compte, le silence serait paradoxalement la meilleure manière de parler de Dieu.
Pourtant la tradition chrétienne ne peut en rester à cette position « apophatique », muette. Car si elle reconnaît que Dieu reste « caché », elle confesse aussi que Dieu lui-même a parlé dans l’histoire de l’humanité, qu’il s’y est lui-même « révélé », qu’il s’y est même « incarné », puisqu’il a pris figure humaine en Jésus de Nazareth, qu’elle confesse comme Dieu même. « Personne n’a jamais vu Dieu », dit Jean dans le Prologue de son évangile, mais « Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a fait connaître » (Jn 1, 18). Si la représentation visible restera toujours problématique, une certaine parole est possible, à condition qu’elle procède de l’écoute d’une première Parole, que l’Évangile nous transmet. (François Euvé, s.j., dans Théologie, Eyrolles 2008, chap. 5, p. 109-110)

On retrouve exactement dans ces lignes les deux affirmations cardinales de la théologie mainstream  : 1) Dieu nous est totalement inconnaissable, mais 2) nous le comprenons quand (et seulement quand) il se révèle à nous. Le pont entre ces deux affirmations, assuré traditionnellement par la théologie naturelle, est ici totalement oublié.

Concernant les origines de cette vision théologique, deux auteurs du début du 20e s. ont joué un rôle prépondérant dans son établissement. Le premier est K. Barth, qui est le représentant le plus influent du rejet absolu de toute forme de théologie naturelle ; l’idée que « Dieu est le Tout-Autre » et que « Seul Dieu parle bien de Dieu » constituent les thèmes fondamentaux de sa conception de la théologie. Barth était certes animé d’un sens louable de la transcendance de Dieu, mais il n’a pas vu que la transcendance de Dieu était parfaitement compatible avec l’affirmation que l’homme a naturellement les moyens de le connaître (bien qu’imparfaitement). Le second n’est pas un théologien, mais un philosophe : il s’agit de M. Heidegger (1889-1976). Heidegger a exercé une très grande influence sur la philosophie du 20e s., notamment en Allemagne et en France. Il est le principal représentant de la philosophie dite « continentale » (par opposition à la philosophie « analytique »). L’un des thèmes de sa pensée est la critique de l’orientation traditionnellement théologique de la philosophie occidentale : la philosophie, d’après lui, ne tend pas à culminer dans la connaissance d’un être suprême (« Dieu ») ; plus fondamentalement, d’ailleurs, la philosophie pour lui ne vise pas à connaître quoi que ce soit (ni Dieu, ni le monde). Donc, dans cette perspective, la construction d’une théologie naturelle comme partie de la philosophie constitue une pure et simple perversion de la philosophie. Cette conception de la philosophie a évidemment renforcé, du côté de la philosophie, la position de K. Barth, qui était, elle, proprement théologique.

Heidegger a été très influent, mais beaucoup de philosophes contemporains rejettent totalement sa conception de la philosophie : c’est notamment le cas de la philosophie « analytique », fondée à la même époque par B. Russell (1872-1970). C’est dans le cadre de la tradition analytique qu’on a assisté, dans la seconde moitié du 20e s., à une renaissance spectaculaire de la théologie naturelle.

2 Messages

  • Bonjour,

    Je vous remercie vivement pour cet article, auquel j’ajoute les réflexions qui suivent.

    A. Je crois en effet qu’il faut bien comprendre ceci, qui n’est pas avant tout d’ordre philosophique ou théologique, mais qui est avant tout d’ordre psychologique, moral, social, sentimental ou sociétal : depuis déjà plusieurs décennies, pour un nombre croissant d’êtres humains, catholiques ou non, chrétiens ou non, croyants ou non, capables et désireux de réfléchir ou non,

    • ce qui importe le plus n’est pas qu’une religion soit vraie, témoigne de la recherche, du respect, du souci, de la vérité objective en matière religieuse, avec un minimum d’approximations, d’imprécisions, d’incomplétudes, d’inexactitudes, de contradictions internes, et avec un maximum d’adéquation, de cohérence, entre les notions utilisées et les réalités explicitées, les notions utilisées donnant lieu à des définitions dont la signification est indépendante de tel contexte culturel ou historique,

    mais

    • ce qui importe le plus est qu’une religion soit bonne, et ne comporte pas d’entraves, d’obstacles, qui pourraient nuire à l’articulation entre l’agréable et le profitable, entre les aspirations de l’individu et l’évolution de la communauté, entre la bienfaisance et la bienveillance, entre le bien moral et le lien social, entre le consensuel et le fraternel, entre le croire-ensemble et le vivre-ensemble (quitte à ce que ce soit contre ou sans les autres), surtout du point de vue de ceux qui adhèrent à elle.

    B. Compte tenu de mes connaissances en histoire de la philosophie de la religion, de la théologie fondamentale, et de la théologie des religions non chrétiennes, mais aussi compte tenu de mes observations et de mes analyses sur ce que j’appelle l’agir concret des êtres concrets, je peux dire que fort peu de croyants semblent prioriser le respect et le souci de l’explicitation, la plus objective possible, la plus complète et la plus précise possible, la plus rigoureuse et la plus vigoureuse possible, du caractère vrai, de la véracité, de la religion, ou de la tradition croyante, qui est la leur.

    C. Pour le dire autrement, nous assistons, depuis le milieu du XX° siècle, notamment et surtout dans le monde européen et/ou occidental, à la réduction ou à la soumission de la religion à un ethos humain, à une praxis, et à l’oubli ou au mépris de la nécessité de prioriser la connaissance et la compréhension théologiques, pour ainsi dire, du logos divin, de l’ethos humain, du cosmos mondain, non dans le cadre d’une gnose, dans l’acception élitiste ou occultiste, mais dans le cadre d’une gnosis, d’une appropriation intellectuelle, dotée d’un langage et d’une logique absolument spécifiques.

    D. Il est d’ailleurs particulièrement caractéristique que, quand on a voulu commencer à disqualifier cette approche qui était alors, en 1945, néo-thomiste et post-tridentine, dans le cadre du christianisme catholique, on ait commencé à la blâmer en la traitant de « anhistorique » et de « théocentrique », peut-être bien dans l’espoir de cacher le fait que l’approche que l’on entendait substituer à cette approche, analytique et ontologique, était une approche anthropocentrique, axiologique et relationnelle, potentiellement ou tendanciellement existentialiste ou évolutionniste, herméneutisante ou historicisante.

    E. Je ne suis pas moi-même un néo-thomiste, ni même, comme on dit aujourd’hui, un thomasien, mais je suis plutôt un augustinien, qui doit vraiment beaucoup à Karl Barth, et j’ai tendance à m’en prendre beaucoup moins à Karl Barth, et beaucoup plus à Heidegger, ou, pour aller vite, beaucoup plus à un mode de raisonnement situé au croisement de l’herméneutique et de la phénoménologie, et globalement attribuable à Heidegger, en tant que mode de raisonnement grandement et gravement responsable de la situation actuelle de la théologie fondamentale contemporaine, en Europe.

    F. Je conclus ce message en disant enfin que la mise en valeur des mérites de la théologie « analytique » devrait pouvoir être complétée, notamment par vos soins, par la mise en avant, l’élucidation et l’objectivation des limites et des problèmes inhérents à la théologie fondamentale « continentale », car il me semble vraiment que celle-ci repose sur des fondements parfois implicites, ou sur des postulats parfois subliminaux, notamment sur le plan « épistémique » et sur plan « axiologique », ces fondements ou ces postulats devant pouvoir être plus souvent identifiés et interrogés.

    Je termine ce message par la boutade suivante, qui n’en est peut-être pas une.

    Quand on accorde presque autant d’autorité, mais pas plus d’autorité, à Aristote qu’à l’Ecriture, cela donne un certain type de discours théologique, par déductions objectivement informatives, notamment en théologie trinitaire.

    Quand on accorde quasiment plus d’autorité à Heidegger qu’à l’Ecriture, cela produit un autre type de discours « théologique » qui, par induction que l’on souhaite performative, inspire et oriente une éthique que l’on souhaite planétaire, mais qui inspire aussi un néo-fidéisme post-moderne, qui n’objecte rien, n’oppose rien, face au relativisme et au subjectivisme, ou face au spiritualisme spontanéiste.

    Bonne journée et excellente continuation.

    A Z

    Répondre à ce message

  • Bonjour,

    Je vous signale cet article, à toutes fins utiles :

    http://www.antoniolivi.com/fr/?page_id=92

    Pourquoi la disparition de la théologie naturelle, au XX° siècle ? Eh bien, notamment, à cause de la soumission de bon nombre de théologiens du XX° siècle aux dix commandements qui sont recensés dans le même article :

    "1. Le dépassement systématique de la « limite herméneutique ».

    2. La relativisation du « donné révélé », alors qu’on absolutise l’hypothèse théologique.

    3. L’interprétation infondée du rôle ecclésial du théologien comme ordonné à la re-formulation du dogme.

    4. La négation du caractère surnaturel de la Révélation (l’évolutionnisme matérialiste dans la christologie du jésuite français Pierre Teilhard de Chardin, et l’a priori transcendantal dans la théologie fondamentale du jésuite allemand Karl Rahner en sont des exemples manifestes).

    5. L’adoption de catégories gnoséologiques qui compromettent le caractère rationnel de l’acte de foi dans les mystères révélés (parmi celles-ci, le préjugé anti-fondationiste et antimétaphysique, qui a produit l’actuelle dérive fidéiste et la perte du réalisme théologique, conséquence de l’application de la méthode phénoménologique).

    6. L’adoption des catégories dialectiques de l’idéalisme, et l’historicisation de la doctrine chrétienne qui en découle (ce qui est évident chez le suisse Hans Küng, mais que l’on relève aussi chez l’allemand Klaus Hemmerle et chez ses épigones italiens Piero Coda et Vito Mancuso).

    7. L’absolutisation de la logique pragmatique au détriment de la logique aléthique, ce qui entraine la réduction de la science théologique à une rhétorique ordonnée à certains choix pastoraux (comme dans le domaine de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux).

    8. La manipulation de la théologie dogmatique en fonction des idéologies religieuses opposées
    du conciliarisme et de l’anticonciliarisme.

    9. La création du mythe d’une supposée « pensée moderne » sur la base de laquelle la doctrine de la foi devrait être radicalement réinterprétée (cela a commencé avec le modernisme du début du XXème siècle pour en arriver à la théologie dite « post-conciliaire »).

    10. La manipulation de la théologie morale, en fonction des diverses idéologies politiques (ce qui est évident dans la « théologie de la libération » et dans d’autres formes « de théologie politique »)."

    Bonne réception de cette référence à cet article sur internet et excellente continuation.

    A Z

    Répondre à ce message

Répondre à cet article