3. Les grandes lignes de l’histoire du Moyen Âge occidental

jeudi 25 août 2016, par Denis Cerba

En bref : L’histoire du Moyen Âge occidental présente trois grandes phases : une phase de repli, une phase de redémarrage et une phase de déclin.

L’étude de la philosophie médiévale suppose une certaine connaissance de l’histoire générale du Moyen Âge : la réflexion philosophique n’est jamais totalement désincarnée et abstraite de son contexte historique.

Dans cette optique, nous présentons ici les grandes lignes de l’histoire du Moyen Âge occidental, selon les deux moments suivants :

  1. Quand le Moyen Âge a-t-il commencé et quand s’est-il achevé ?
  2. Quelles sont les grandes périodes de l’histoire du Moyen Âge ?

 Le Moyen Âge : début et fin

Par convention historique, le M. Â. débute en 476 (déposition du dernier empereur romain d’Occident) et s’achève en 1492 (découverte de l’Amérique par Christophe Colomb) : il s’étend donc sur un millénaire.

La fin de l’empire romain : un changement de civilisation à la fois radical et progressif

En 476, le dernier empereur romain d’Occident, Romulus Augustule, est déposé par un général ostrogoth, Odoacre. Il s’agit d’une date avant tout symbolique, car l’événement lui-même est passé à peu près inaperçu : cela faisait longtemps que l’Empire romain d’Occident n’existait de fait quasiment plus.

Il faut en effet renoncer à l’image d’un empire s’écroulant d’un coup, à la fin du 5e s., sous l’assaut de hordes « barbares », germaniques. En réalité, le délitement de l’Empire romain a été un phénomène progressif, commencé dès la fin du 4e s., et qui n’a pas nécessairement été violent [1].

La disparition officielle de l’Empire romain d’Occident en 476 correspond donc moins à une conquête de l’Empire romain par les peuples germaniques, qu’à un changement progressif, mais radical, de civilisation, par installation progressive de peuples germaniques au cœur de l’Empire et par fusion de l’héritage gréco-romain et de la civilisation germanique (qui avait une organisation et des valeurs sensiblement différentes de celles du monde romain).

Il s’agit bien d’une fusion — et non d’un remplacement de la culture romaine par la culture germanique. En témoigne notamment le fait que les peuples germaniques ont adopté la langue de ceux qu’ils « envahissaient » : à la fin du 5e s., tous les peuples germaniques installés dans l’Empire parlent le latin [2]. Plus précisément, les peuples germaniques ont adopté le latin tout en conservant leur langue [3] : tous les souverains qui ont régné sur la « France » du 5e au 10e s. [4] étaient bilingues (ils parlaient le germanique [5] et le gallo-roman [6]). Hugues Capet, élu roi de France à la fin du 10e s. (en 987), est semble-t-il le premier à ne plus parler le germanique : sa langue maternelle était le roman et il avait besoin d’un interprète pour comprendre le germanique.

Ainsi, à la fin du 5e s., en Occident, à la place de l’Empire romain, on a différents royaumes dits « barbares », dans lesquels le pouvoir politique est détenu par des chefs d’origine germanique, mais fortement romanisés. Les principaux de ces royaumes sont les suivants :

  1. Le royaume des Ostrogoths : en Italie.
  2. Le royaume des Wisigoths : en Espagne et dans tout le sud-ouest de la France (jusqu’à la Loire). Royaume très puissant contre lequel Clovis a dû combattre : c’est la victoire décisive de Vouillé (près de Poitiers) en 507.
  3. Les Francs Saliens occupent tout le nord de la Gaule (tandis que les Francs Rhénans occupent la vallée du Rhin).
  4. Les Burgondes, au milieu du 5e. s, occupent tout le territoire qui va de la Champagne à la Durance (à l’origine de la Bourgogne moderne).
  5. En Angleterre, les Angles et les Saxons s’installent en chassant les Bretons qui s’y trouvaient [7]. Les Bretons se réfugient en Bretagne : c’est pour cela qu’il y a aujourd’hui des Bretons en Bretagne, ce qui n’était pas le cas au temps de César...

La fin du Moyen Âge : la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb

Par convention également, la fin du M. Â. est placée en 1492 (découverte de l’Amérique par Christophe Colomb). Mais c’est aussi une date symbolique : celle de l’élargissement décisif du monde, intellectuel, social et politique, qui caractérisera la période moderne.

 Périodisation de l’histoire médiévale

Entre 476 et 1492, les médiévistes ont coutume de distinguer trois grandes périodes :

  1. Le haut Moyen Âge : du 6e au 10e s (de 500 à 1000).
  2. Le Moyen Âge central : du 11e au 13e s. (de 1000 à 1300).
  3. Le Moyen Âge tardif : les 14e et 15e s. (de 1300 à 1500).

6e—10e s. : le haut Moyen Âge

C’est une période de transition : entre la civilisation antique et l’émergence de quelque chose de nouveau, qui ne s’affirmera vraiment qu’à partir du 11e s. C’est une période plutôt sombre, qui voit la quasi-disparition de la culture antique au cours des 6e et 7e s. : c’est à cette époque que 90 % de la littérature gréco-latine disparaît corps et âme. En même temps, d’un point de vue politique, l’Antiquité continue de fasciner : on est obsédé par l’idée de continuer ou de rétablir l’Empire romain [8].

En France, on peut distinguer la période mérovingienne (celle des successeurs de Clovis) et la période carolingienne (inaugurée par Pépin le Bref et illustrée par son fils Charlemagne, et par le fils de ce dernier, Louis le Pieux).

Après la période mérovingienne, la période carolingienne avait correspondu à une certaine renaissance civilisationnelle à tous points de vue (intellectuel, politique, économique, ecclésial). Mais le siècle et demi qui suit (de 850 à l’an 1000) correspond à une nouvelle phase de régression : c’est l’une des périodes les plus vides et les plus sombres de l’histoire de l’Occident.

D’un point de vue historique, cette période est avant tout marquée par l’apparition et le développement de la féodalité : un système politique et social très décentralisé, fondé sur des relations interpersonnelles de vassal à suzerain. On peut dire que le monde occidental, à cette époque, tend à se cloisonner : la vie politique, sociale, économique, devient quasiment strictement locale [9].

11e—13e s. : le Moyen Âge central

Au début du 11e s. se produit un redémarrage de l’Occident. Contrairement au redémarrage carolingien (qui n’a guère duré plus d’un siècle), il s’agit d’un redémarrage à long terme — voire à très long terme : on peut situer au 11e s. le début d’un mouvement d’expansion de l’Occident depuis lors ininterrompu, qui s’est accéléré de façon spectaculaire dans les Temps Modernes et qui a abouti à la situation actuelle, qu’on peut décrire comme une situation d’hégémonie de l’Occident à l’échelle mondiale.

Cette situation débute au 11e s., qui voit un redémarrage tous azimuts :

  1. Des innovations technologiques (la charrue à roue, le collier pour les bêtes de trait...) entraînent une augmentation de la production agricole, qui entraîne à son tour une expansion démographique.
  2. L’apparition de surplus entraîne le développement du commerce, des marchés, des foires, des villes...
  3. Au niveau politique, on assiste à l’apparition et l’affermissement progressif de grandes monarchies qui seront à l’origine des états-nations modernes (notamment la France et l’Angleterre). Ce mouvement permet le développement d’un système politique plus centralisé que le système féodal : des cours de justice royales permettent d’échapper à la justice très partiale du seigneur local, et une administration centrale se développe (notamment une administration fiscale).
  4. L’Occident commence également à s’affirmer vers l’extérieur : c’est le début de la Reconquista en Espagne, c’est le grand schisme de 1054 entre l’Église de Rome et les Églises d’Orient, c’est (à la toute fin du 11e s.) le début des Croisades [10].
  5. Il faut noter également, dans cette période, les réformes grégoriennes du début du 11e s., ainsi que le développement de la papauté (qui aboutit au 13e s. à l’affirmation du pape comme un souverain universel supérieur aux souverains politiques). Parallèlement à cet affermissement du pape, on note un affermissement des structures ecclésiales en général (avec par exemple la réunion des premiers Conciles œcuméniques depuis les grands Conciles de l’Antiquité [11]).

Ce mouvement d’expansion, à la fois intérieur et extérieur, est un mouvement continu qui culmine au 13e s., communément considéré comme le siècle le plus florissant de la période médiévale.

14e—15e s. : le Moyen Âge tardif

Les choses se gâtent à partir du 14e s., qui inaugure une période de crise généralisée.

On peut énumérer les calamités qui s’abattent alors sur l’Occident :

  1. Des famines.
  2. La « peste noire » (qui frappe vers le début du 14e s. et élimine parfois en quelques semaines plus de la moitié de la population d’une région ou d’un pays).
  3. Des guerres incessantes : notamment la Guerre de Cent ans (1337-1475), qui laisse la France quasiment exsangue.
  4. La crise de la papauté. La papauté avait été l’une des institutions qui avaient donné au Moyen Âge classique sa stabilité : mais, de 1378 à 1418, c’est le Grand Schisme d’Occident, et c’est plus tard l’émergence du conciliarisme [12].
  5. On pourrait enfin évoquer la crise du Saint Empire Romain Germanique.

Bref, on peut résumer l’atmosphère de cette dernière phase de l’histoire du Moyen Âge par le titre d’un livre célèbre, qui décrit précisément cet état de délitement et d’angoisse qui a été celui des 14e et 15e s. en Occident : L’automne du Moyen Âge, de Huizinga. Les contemporains de cette époque ressentaient intensément l’impression d’un monde finissant, qui s’acheminait vers sa mort...

Notes

[1Souvent les peuples germaniques se sont installés à proximité ou à l’intérieur même de l’Empire à la faveur de traités conclus avec Rome. Ils avaient dans ce cas le statut de fédérés (fœderati) : ils étaient officiellement les alliés de l’Empire romain, qu’ils aidaient à défendre contre d’autres envahisseurs. Les principaux d’entre eux ont été les Huns, peuple turco-mongol dirigé au milieu du 5e s. par le célèbre Attila : globalement, c’est la poussée des Huns, en provenance d’Asie centrale, qui explique la poussée des peuples germaniques en direction de l’Empire romain à la fin de l’Antiquité.

[2C’est le cas par exemple des Francs, installés en Gaule. Le français ne vient pas de la langue des Francs (le francique), mais du latin : parce que les Francs, en Gaule, ont adopté le latin. Il n’existe que quelques mots, en français, qui proviennent du francique : par exemple le mot « guerre » (mot germanique : le même que « war » en anglais, ou « Wehrmacht » en allemand. De façon générale, le gw germanique devient g- en français et w- dans les langues d’origine germanique : par exemple, « garder » en français provient de la même racine germanique que « bewahren » en allemand).

[3Mais ils n’ont pas réussi à l’imposer, à la différence des Romains qui ont imposé leur langue quand ils ont conquis la Gaule : le gaulois a disparu corps et âme en Gaule suite à l’invasion romaine.

[4Qu’ils fussent roi (Clovis) ou empereur (Charlemagne).

[5Le dialecte germanique a disparu en « France » au cours du 10e s.

[6Le gallo-roman ne doit pas être confondu avec le gallo-romain. Le gallo-romain est tout simplement le latin, parlé en Gaule après la conquête romaine. Le gallo-roman est en revanche la langue romane, issue du latin, parlée en Gaule au haut Moyen Âge et qui a donné le français.

[7Les Bretons étaient des Celtes, non des Germains.

[8L’empire carolingien, notamment, se pensera comme un rétablissement de l’empire romain.

[9Les économistes parlent par exemple d’une « économie de subsistance », avec peu de surplus, peu de commerce, peu d’échanges.

[10Ce qui précède n’implique aucune appréciation, positive ou négative, de la Reconquista, du schisme de 1054 ou des Croisades : nous nous contentons de relever ces phénomènes historiques comme caractéristiques d’une certaine affirmation de soi de l’Occident à cette époque.

[11Le plus significatif étant le Concile de Latran IV, en 1215.

[12On appelle ainsi un mouvement dans l’Église qui tend à contester l’autorité suprême du pape et à la soumettre à celle des conciles.

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