3. Les PSR de Russell : thèse centrale

mardi 29 décembre 2015, par Denis Cerba

En bref : Les « Principes de reconstruction sociale » de Russell (1916) sont une réflexion sur la crise de la modernité (initiée par la Première Guerre mondiale) et son avenir. Russell exhorte la modernité à aller au bout d’elle-même (contre les tentations anti-modernes ou post-modernes) : cela passe par l’intégration à l’anthropologie philosophique de la dimension pulsionnelle de la vie humaine (complémentaire de ses dimensions intellective et volitive).

 La crise de la modernité

Les Principles of Social Reconstruction (PSR) de B. Russell ont été écrits durant la Première Guerre mondiale, en 1916 (cf. Circonstances de publication). Ils répondent à une urgence : décrypter les causes profondes d’une guerre absurde, qui causera la destruction de l’Europe, et esquisser les principes de reconstruction d’une société meilleure, à l’abri d’un tel déchaînement de barbarie. Mais plus profondément, ils affrontent la question cruciale de l’avenir de la modernité. En effet, tout en inaugurant le passage du monde moderne au monde contemporain, la Première Guerre est également le symptôme le plus effrayant d’une certaine crise de la modernité : comment l’Europe, qui se considérait en 1914 le summum de la civilisation et de la modernité, a-t-elle pu produire cette négation absolue de la civilisation qu’a été la Première Guerre — et dans quelle direction aller dorénavant ? Du dadaïsme au nazisme, en passant par le bolchevisme ou le surréalisme, toute l’Europe d’après-guerre cherchera, plus ou moins confusément, une réponse à cette question.

 Anti-modernité, post-modernité, ou hyper-modernité ?

La réponse donnée par Russell à cette question, dès 1916, est ferme : l’avenir de l’Europe et du monde réside dans l’achèvement de la modernité plutôt que dans son rejet. Si l’Europe s’est trahie et suicidée en 1914, ce n’est pas parce que la modernité est en soi mauvaise (idée qui sera à la base du fascisme, du nazisme et du vichysme), mais plutôt parce qu’elle n’était pas encore assez moderne ! Russell s’oppose donc radicalement aux réponses anti-modernes (qui prônent le retour à un état pré-moderne de notre civilisation : monarchisme, nostalgie de l’Ancien Régime ou de la « chrétienté »...), mais aussi aux réponses post-modernes, qui pratiquent une forme plus subtile de rejet de la modernité : il faudrait opérer un virage, un tournant décisif, par rapport à la direction prise par le monde moderne... [1] Pour Russell, il ne s’agit pas de virer de bord, mais plutôt d’aller enfin au bout des valeurs de la modernité : on pourrait parler d’une position « hyper-moderne ».

 La réponse russellienne : la pulsion comme moteur de vie

L’essentiel de la réponse russellienne à la question de l’avenir de la modernité tient dans le développement d’une anthropologie philosophique (principalement exposée dans le premier chapitre des PSR, intitulé « The principle of Growth » [Le principe de développement], cf. art. 1191) : c’est une théorie fondamentale de l’homme, de sa nature et de son fonctionnement.

Le point principal de cette théorie tient dans l’introduction de la composante pulsionnelle en l’homme, à côté de ses composantes intellective et volitive : c’est à nos pulsions [impulses] que nous devons le dynamisme fondamental de notre vie, et non simplement au désir réglé par la raison qu’on appelle la volonté. L’enjeu est de permettre et de favoriser l’action de nos pulsions les meilleures — les pulsions de vie : les pulsions créatrices — au dépens de nos pulsions mauvaises — les pulsions de mort : les pulsions possessives et destructrices.

Cette théorie s’oppose à la fois aux théories anti-modernes et post-modernes :

  1. aux théories anti-modernes : le principe de la liberté et de la valeur de l’individu comme tel est définitivement accepté. Tout individu a en lui un bouquet de pulsions créatrices strictement individuel : leur libre développement est le principe fondamental de son bonheur comme de celui de la société.
  2. aux théories post-modernes : la reconnaissance de la valeur irréductible de la composante pulsionnelle en l’homme n’oblige pas à une redéfinition fondamentale de la vérité. La recherche fondamentale de la vérité reste l’apanage de la raison (quoique motivée par la pulsion de recherche fondamentale de la vérité).

Voici maintenant comment Russell lui-même exprime sa thèse fondamentale, dans la préface des PSR :

My aim is to suggest a philosophy of politics based upon the belief that impulse has more effect than conscious purpose in moulding men’s lives. Most impulses may be divided into two groups, the possessive and the creative, according as they aim at acquiring or retaining something that cannot be shared, or at bringing into the world some valuable thing, such as knowledge or art or goodwill, in which there is no private property. I consider the best life that which is most build on creative impulses, and the worst that which is most inspired by love of possession. Political institutions have a very great influence upon the dispositions of men and women, and should be such as to promote creativeness at the expense of possessiveness. The State, war, and property are the chiel political embodiments of the possessive impulses ; education, marriage, and religion ought to embody the creatives impulses, though at present they do so very inadequately. Liberation of creativeness ought to be the principle of reform both in politics and in economics. It is this conviction which has led to the writing of these lectures. [2]

 Pour aller plus loin

L’explicitation et l’approfondissement de cette thèse centrale se trouvent principalement dans le chapitre 1 des PSR, intitulé : Le Principe de Développement.

Notes

[1Ce thème du virage par rapport à la modernité, caractéristique de l’orientation post-moderne, a pris sa forme la plus influente, dans la philosophie du 20e s., dans l’œuvre du philosophe allemand M. Heidegger (1889-1976).

[2« Mon dessein a été de suggérer une philosophie politique basée sur la conviction que, pour façonner la vie des hommes, les pulsions ont plus d’impact que les buts conscients. La plupart des pulsions peuvent se diviser en deux groupes : les pulsions de possession et les pulsions créatrices, selon qu’elles visent à acquérir ou à garder quelque chose ne pouvant être partagé, ou à introduire dans le monde une chose de valeur, telle que la connaissance, l’art ou la bonne volonté, à propos desquels il n’y a pas de propriété privée. Je considère que la vie la meilleure est celle qui est basée sur les pulsions de création, et la pire celle qui est inspirée par l’amour de la possession. Les institutions politiques ont une grande influence sur les dispositions des hommes et des femmes et devraient être de nature à favoriser le sens créateur au détriment du sens de la possession. L’État, la guerre et la propriété sont les principales formes des pulsions de possession ; l’éducation le marriage et la religion devraient incarner les pulsions créatrices — mais elles ne le font à présent que de manière très inadéquate. La libération de la puissance créatrice devrait être le principal principe de réforme au double point de vue politique et économique. C’est cette conviction qui m’a conduit à rédiger ces conférences. » (B. Russell, Principles of Social Reconstruction, 1916, Preface. Traduction française : B. Russell, Principes de reconstruction sociale, traduction par E. de Clermont-Tonnerre, revue et corrigée par Normand Baillargeon, PUL, 2007, traduction corrigée par D. Cerba.)

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