3. Le schéma anthropologique russellien (schéma tripartite)

jeudi 21 janvier 2016, par Denis Cerba

En bref : L’adjonction de la pulsion — comme principe irréductible tant à la raison qu’au désir — produit un schéma anthropologique tripartite. Les relations structurelles entre ces trois instances reposent sur trois distinctions fondamentales : entre le conscient et l’inconscient, entre le croire et l’agir, et entre l’agir en vue d’un contentement et l’agir par pulsion directe à agir.

Le schéma anthropologique proposé par Russell dans ses PSR dépasse le schéma bipartite traditionnel, fondé sur l’opposition raison/désir : Russell pense qu’une troisième composante, irréductible tant à la raison qu’au désir, joue un rôle tout aussi fondamental qu’eux : la pulsion [impulse].

 Le schéma tripartite : raison/désir/pulsion

L’homme serait donc composé, fondamentalement :

  1. d’une faculté de connaître : la RAISON [REASON]
  2. d’une faculté consciente de vouloir : le DÉSIR [DESIRE]
  3. d’une faculté inconsciente de vouloir : la PULSION [IMPULSE]

Ce schéma présente un aspect à la fois structurel et dynamique : il y a la question de savoir ce qui distingue chaque faculté des deux autres, et celle de savoir comment les trois interagissent.

Nous consacrons cet article à l’exposé des distinctions structurelles de base entre les trois facultés.

 Trois distinctions fondamentales

Une distinction tripartite est nécessairement relativement complexe : il faut distinguer les choses à la fois une à une, et de deux à une. D’où les trois distinctions fondamentales proposées par Russell :

  1. La distinction conscient / inconscient : elle oppose raison et désir d’une part, pulsion d’autre part.
  2. La distinction source de croyance / source d’activité : elle oppose raison d’une part, désir et pulsion d’autre part.
  3. La distinction agir en vue d’une fin / agir en vertu d’une pulsion directe à agir : elle distingue très spécifiquement la pulsion du désir.

La distinction : conscient / inconscient

Elle distingue ce qui est, en nous, présent à la conscience, et ce qui ne l’est pas (ou ne l’est que très faiblement et imparfaitement : le « subconscient »). C’est un élément important de la définition de la pulsion, car la pulsion représente — par opposition à la raison et au désir — la part inconsciente (ou subconsciente) de nous-mêmes : ce que nous pensons et ce que nous visons nous est présent à l’esprit, mais nous sommes aussi poussés à agir par des envies — des pulsions — qui agissent en nous indépendamment de la conscience que nous en prenons. On peut donc distinguer en nous :

  1. La vie de la pensée consciente [the life of conscious thought [1]] : la vie déterminée par la RAISON et le DÉSIR.
  2. La vie pulsionnelle [the life of impulse [2]] : la vie commandée par la PULSION.

La distinction : source de croyance / source d’activité

Cette fois, c’est la RAISON qui est mise à part, comme source de nos croyances [beliefs], par opposition aux sources d’activité que sont le DÉSIR et la PULSION.

En maintenant la raison comme source propre de nos croyances, Russell se maintient dans le lignage de la pensée moderne : par opposition à la pensée pré-moderne (qui tend à subordonner la raison à d’autres prétendues sources premières de croyance et de connaissance : l’autorité, la tradition, etc), ou à la pensée post-moderne (qui « soupçonne » la raison de n’être jamais que l’homme de paille de forces fort différentes de ce qu’elle prétend être : la volonté de dominer, les pulsions inconscientes, les intérêts de classe, etc.). Certes, la raison n’agit que lorsqu’elle est poussée à le faire — par le désir, et plus encore par la pulsion —, mais reste que la production de la croyance et — plus important — la découverte de la vérité demeure son œuvre propre et exclusive.

La distinction : agir indirectement / directement

Il y a enfin ce qui distingue très spécifiquement la PULSION du DÉSIR.

Nous avons déjà vu :

  1. Ce qui distingue la pulsion du désir : le désir est conscient, la pulsion inconsciente (ou subconsciente). En cela, le désir est plus susceptible d’être modelé, formé, « civilisé » par la raison (avec laquelle il partage la caractéristique d’être conscient), que ne l’est la pulsion.
  2. Ce qui rapproche la pulsion du désir : la pulsion, comme le désir, est source en nous d’activité et d’action. De ce point de vue, Russell insiste sur une certaine prééminence de la pulsion sur le désir : la pulsion est responsable de la part la plus importante de notre activité. Nous agissons en fait le plus souvent et le plus fondamentalement par pulsion, plutôt que par désir conscient : c’est l’une des thèses centrales des PSR : « [...] impulse has more effect than conscious purpose in moulding men’s lives » [3].

On peut donc déjà définir, à la suite de Russell,

le DÉSIR comme :

... the more conscious, explicit, and civilized part of our activity. [4]

et la PULSION comme :

... the more instinctive and most important part of our activity. [5]

Néanmoins, Russell complète cette distinction en ajoutant la distinction fondamentale suivante :

  1. Le DÉSIR est principe indirect d’action : agir par désir, c’est agir en vue d’une fin et d’un certain contentement — par exemple : celui qui travaille pour un salaire.
  2. La PULSION est principe direct d’action : agir par pulsion, c’est agir pour agir (= en vertu d’une pulsion directe à agir) — par exemple : l’enfant qui court par pure envie de courir.

Pour une caractérisation plus complète de la pulsion, cf. l’article suivant : Qu’est-ce qu’une pulsion ?

Notes

[1Cf. B. Russell, Principles of Social Reconstruction, Routledge, 2010, p. 3.

[2Ibid.

[3« Pour façonner la vie des hommes, les pulsions ont plus d’effet que les buts conscients » (PSR, Préface).

[4« La part la plus consciente, la plus explicite et la plus civilisée de notre activité » (B. Russell, Principles of Social Reconstruction, Routledge, 2010, p. 4).

[5« La part plus instinctive, et également la plus importante, de notre activité » (B. Russell, Principles of Social Reconstruction, Routledge, 2010, p. 4).

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