3. « L’argument du langage » en faveur du dualisme de substance

mercredi 30 juillet 2014, par Denis Cerba

En bref : « L’argument du langage » en faveur du dualisme consiste à soutenir que l’esprit ne peut être une entité physique parce qu’aucune entité physique ne saurait user du langage. Les progrès de la linguistique et de l’informatique ont aujourd’hui largement sapé la valeur de cet argument.

L’« argument du langage » est l’une des formes que prend l’argument des propriétés en faveur du dualisme de substance.

L’« argument des propriétés » consiste à dire que si l’esprit a certaines propriétés qu’aucun objet physique ne peut posséder, alors l’esprit ne peut être un objet physique. L’« argument du langage » renvoie à la propriété : « pouvoir user du langage ». Il se formule donc ainsi :


L’argument du langage :
  1. Un esprit peut user du langage.
  2. Aucun objet physique ne peut user du langage.
  3. Donc : l’esprit n’est pas un objet physique.

La valeur de cet argument repose essentiellement sur sa deuxième prémisse : l’affirmation qu’« un objet physique ne peut user du langage ». Cette affirmation peut sembler relativement « évidente » à première vue, mais en fait elle fait débat — et si elle est fausse, l’argument s’écroule ! Or :

Dans le courant du 20e s., les progrès de la linguistique d’une part, de l’informatique d’autre part, ont largement remis en cause l’idée qu’il serait impossible pour un objet physique de générer et de comprendre cette prodigieuse variété de phrases que les êtres humains manient avec une telle facilité...

La linguistique est l’étude scientifique du langage. Elle a connu un développement remarquable au 20e s. : nous disposons aujourd’hui d’une connaissance beaucoup plus exacte de la nature et du fonctionnement du langage humain que ce n’était le cas, par exemple, à l’époque de Descartes. La linguistique a en particulier mis en évidence les deux caractéristiques fondamentales du langage :

  1. le langage a, d’une part, une syntaxe,
  2. il a, d’autre part, une sémantique.

 Syntaxe et informatique

La syntaxe d’une langue est l’ensemble des règles qui déterminent si une séquence de mots est grammaticale ou non. Par exemple, en français, la séquence « La petite fille mange une glace » est grammaticale, alors que la séquence « Mange fille glace petite une la » ne l’est pas.

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Noam Chomsky (1928-), le plus grand linguiste contemporain

Les règles syntaxiques d’une langue donnée sont extrêmement complexes et parfaitement précises : elles sont bien plus complexes que les traditionnelles « règles de grammaire » qu’on apprend à l’école, qui ne sont qu’une approximation de la véritable syntaxe d’une langue. Ces règles sont intégrées dans toute leur complexité et précision par le nourrisson qui apprend à parler, et chacun de nous les utilise ensuite sans en avoir conscience pour former les phrases qui nous servent à parler quotidiennement. C’est le travail des linguistes contemporains (notamment au sein du courant dit de la Grammaire générative, fondée par Noam Chomsky dans les années 50) que d’essayer de mettre en évidence la syntaxe des différentes langues (et du langage humain en général) dans toute sa complexité. Ce travail n’est pas achevé, mais il a déjà clairement mis en évidence ce qu’on peut appeler le caractère mécanique de la syntaxe : ses règles sont précises et sans aucune exception, et rien donc n’empêche de penser qu’un ordinateur pourrait être programmé pour appliquer ces règles (et déterminer, pour toute phrase française, si elle est grammaticale ou non). Donc : un objet physique — un ordinateur convenablement programmé — pourrait manier la syntaxe du langage, ce qui infirme « l’argument du langage ».

 L’aspect sémantique du langage

Mais un langage n’a pas qu’une syntaxe : il a également une sémantique. Les mots d’une langue ne se combinent pas seulement selon des règles précises (= syntaxe), ils ont aussi un sens (une signification) et ils forment des phrases qui ont elles aussi un sens : le fait que les mots et les phrases d’un langage aient un sens constitue le caractère sémantique du langage.

Les linguistes et les philosophes contemporains n’ont pas encore produit une théorie de la sémantique des langues qui fasse consensus : un mot a-t-il un sens parce qu’il renvoie à un concept, ou à une réalité du monde, ou à un autre type de chose encore...? Mais quoi qu’il en soit, il ne semble pas y avoir de raison particulière de penser qu’un objet physique (tel un ordinateur) ne puisse en principe user du langage de façon signifiante : le sens d’un mot étant affaire de relation déterminée de ce mot à quelque chose de précis, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher en principe un ordinateur d’être programmé à l’utilisation et la mise en œuvre de ces relations.

 Conclusion

Il ne semble pas rester grand chose aujourd’hui de « l’argument du langage ». Rien de ce que la linguistique contemporaine nous apprend du langage ne permet de poser en principe qu’un objet physique ne saurait user du langage, puisqu’un ordinateur semble avoir précisément les aptitudes requises. Il est vrai que nous sommes encore très loin d’avoir conçu des ordinateurs assez performants pour manier le langage comme le fait notre cerveau. Mais cela veut simplement dire que :

  1. le langage est quelque chose d’une extrême complexité, et
  2. nous sommes encore loin de connaître la réelle complexité du langage.

Mais le fait que nous ne puissions élaborer d’ordinateurs assez performants pour user du langage ne veut absolument pas dire que ce soit impossible ! Que notre cerveau soit d’une complexité qui dépasse de très loin celle des machines que nous sommes capables d’élaborer et de programmer ne veut absolument pas dire que lui-même ne soit pas une machine...

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