3. L’argument de Descartes en faveur de la thèse de « l’animal-machine »

mardi 18 juillet 2017, par Denis Cerba

En bref : La thèse cartésienne de « l’animal-machine » affirme chez l’animal un mécanisme au sens strict : toutes les actions des animaux sont de nature purement « mécanique » (physique). Descartes argumente cette thèse en utilisant la notion d’action réflexe, ainsi que l’impossibilité d’utiliser dans le cas des animaux les principaux arguments qui prouvent l’existence chez l’homme d’une âme immatérielle (non physique).

Le mécanisme cartésien est une théorie physicaliste du corps vivant : le fonctionnement des corps vivants s’explique fondamentalement par les mêmes principes physico-chimiques que tout corps matériel. Nous avons montré ailleurs [1] le caractère novateur et largement définitif de cette conception. Nous nous intéressons ici à sa forme extrême chez Descartes : la thèse de l’animal-machine (ou mécanisme au sens strict).

 Mécanisme au sens large / mécanisme au sens strict

La théorie mécaniste présente chez Descartes deux variantes, selon qu’elle concerne l’homme ou les animaux [2] :

  1. Chez les animaux, il s’agit d’un mécanisme intégral : le fonctionnement d’un corps animal est purement et simplement celui d’une « machine » (c’est-à-dire d’un corps physique extrêmement complexe).
  2. Chez l’homme, il s’agit d’un mécanisme circonscrit : hormis les actions volontaires et conscientes, qui dépendent de l’âme (immatérielle, non-physique), tout le reste du fonctionnement du corps humain est de nature strictement physique.

On peut donc parler chez Descartes :

  1. d’un mécanisme au sens large, qui concerne aussi bien l’homme que les animaux : sauf intervention circonscrite et spécifique de l’âme (chez l’homme), le fonctionnement d’un corps vivant est d’ordre purement physique.
  2. d’un mécanisme au sens strict, qui ne concerne que les animaux : le fonctionnement des animaux, qui ne sont que des corps matériels (dépourvus d’âme), est d’ordre purement physique.

Nous nous intéressons ici au mécanisme au sens strict (i. e. intégral) : la thèse étrange, contre-intuitive et spécifiquement cartésienne, selon laquelle les animaux ne seraient rien de plus que des mécanismes physiques. Bien sûr, le mécanisme au sens strict a pour premier fondement le mécanisme au sens large : la découverte par Descartes de l’ampleur avec laquelle on peut attribuer au corps vivant en général (y compris humain) l’accomplissement purement physique de fonctions qu’on attribuait jusqu’alors à un principe non physique (« l’âme »), telles la digestion, la circulation sanguine, etc. [3]. Mais comment passer de là à un mécanisme intégral concernant les animaux ? Telle est la question de l’argument en faveur d’un mécanisme au sens strict.

 L’argument de Descartes en faveur du mécanisme au sens strict

Cet argument se trouve dans un passage remarquable de la Réponse aux quatrièmes objections adressées aux Méditations métaphysiques [4]. Descartes y utilise ce qu’on appellerait aujourd’hui la notion de réflexe (ou d’action réflexe) ; Descartes n’emploie pas ce mot, mais il réfère au fond à la même chose : une action accomplie par le corps en réaction à une stimulation extérieure sans qu’intervienne, entre la stimulation et la réaction, quelque chose de tel qu’une décision volontaire (exemple donné par Descartes : se protéger la tête avec les mains quand on « tombe de haut »).

La notion de réflexe intervient de la façon suivante dans le raisonnement de Descartes : certes les animaux semblent accomplir, comme nous, des actions volontaires, mais il est plus vraisemblable de penser qu’il ne s’agit chez eux que d’actions réflexes, c’est-à-dire purement mécaniques (c’est-à-dire n’impliquant pas l’action, comme chez l’homme, d’une âme immatérielle).

Voici le passage de la Réponse aux quatrièmes objections :

[...] pour ce qui regarde les âmes des bêtes, quoique [...] sans l’explication de toute la physique, je n’en puisse dire davantage que ce que j’ai déjà dit dans la 5e partie de mon traité de la Méthode, toutefois je dirai encore ici qu’il me semble que c’est une chose fort remarquable qu’aucun mouvement ne se peut faire, soit dans les corps des bêtes, soit même dans les nôtres, si ces corps n’ont en eux tous les organes et instruments, par le moyen desquels ces mêmes mouvements pourraient aussi être accomplis dans une machine ; en sorte que, même dans nous, ce n’est pas l’esprit (ou l’âme) qui meut immédiatement les membres extérieurs, mais seulement il peut déterminer le cours de cette liqueur fort subtile, qu’on nomme les esprits animaux, laquelle, coulant continuellement du cœur par le cerveau dans les muscles, est cause de tous les mouvements de nos membres, et souvent en peut causer plusieurs différents, aussi facilement les uns que les autres. Et même il ne le détermine pas toujours ; car, entre les mouvements qui se font en nous, il y en a plusieurs qui ne dépendent point du tout de l’esprit, comme sont le battement du cœur, la digestion des viandes, la nutrition, la respiration de ceux qui dorment, et même, en ceux qui sont éveillés, le marcher, chanter, et autres actions semblables, quand elles se font sans que l’esprit y pense. Et lorsque ceux qui tombent de haut présentent leurs mains les premières pour sauver leur tête, ce n’est point par le conseil de leur raison qu’ils font cette action, et elle ne dépend point de leur esprit, mais seulement de ce que leurs sens, étant touchés par le danger présent, causent quelque changement en leur cerveau qui détermine les esprits animaux à passer de là dans les nerfs, en la façon qui est requise pour produire ce mouvement tout de même que dans une machine, et sans que l’esprit le puisse empêcher.
Or, puisque nous expérimentons cela en nous-mêmes, pourquoi nous étonnerons-nous tant, si la lumière réfléchie du corps du loup dans les yeux de la brebis a la même force pour exciter en elle le mouvement de la fuite ?
Après avoir remarqué cela, si nous voulons un peu raisonner pour connaître si quelques mouvements des bêtes sont semblables à ceux qui se font en nous par le ministère de l’esprit, ou bien à ceux qui dépendent seulement des esprits animaux et de la disposition des organes, il faut considérer les différences qui sont entre les uns et les autres, lesquelles j’ai expliquées dans la cinquième partie du discours de la Méthode, car je ne pense pas qu’on en puisse trouver d’autres ; et alors on verra facilement que toutes les actions des bêtes sont seulement semblables à celles que nous faisons sans que notre esprit y contribue.
À raison de quoi nous serons obligés de conclure que nous ne connaissons en effet en elles aucun autre principe de mouvement que la seule disposition des organes et la continuelle affluence des esprits animaux produits par la chaleur du cœur, qui atténue et subtilise le sang ; et ensemble nous reconnaîtrons que rien ne nous a ci-devant donné occasion de leur en attribuer un autre, sinon que, ne distinguant pas ces deux principes du mouvement, et voyant que l’un, qui dépend seulement des esprits animaux et des organes, est dans les bêtes aussi bien que dans nous, nous avons cru inconsidérément que l’autre, qui dépend de l’esprit et de la pensée, était aussi en elles. [5]

Comme on le voit, Descartes part de sa thèse de fond, celle du mécanisme au sens large : même dans l’être humain, excepté les actions strictement volontaires et conscientes (qu’on doit attribuer à l’intervention d’une âme immatérielle), une quantité d’actions sont de nature purement mécanique, physique (« ne dépendent point du tout de l’esprit »). Ces actions sont de deux types : les actions physiologiques ordinaires (battement du cœur, respiration, digestion, etc.) et les actions réflexes (se protéger avec les mains quand on tombe, etc.).

Maintenant, qu’en est-il des animaux ? Chez eux (outre, comme chez nous, les actions physiologiques ordinaires), il y a des actions qu’on peut hésiter à classifier soit comme volontaires, soit comme réflexes (par exemple, le fait pour une brebis de prendre la fuite à la vue d’un loup : chez nous, une telle action est volontaire, mais chez la brebis ?). La thèse de Descartes consiste à soutenir que chez les animaux, les actions qui peuvent sembler volontaires sont en fait purement réflexes. Pour soutenir cela, Descartes a besoin de deux éléments : d’abord, de façon décisive, la notion même d’action réflexe, qui fournit la catégorie d’action à la fois non volontaire et non purement physiologique (c’est-à-dire qui n’intervient qu’en réponse à une stimulation ou une information extérieure) ; deuxièmement, un argument qui permette d’exclure les actions animales non purement physiologiques de la catégorie des actions vraiment volontaires, c’est-à-dire de les confiner à celle des actions réflexes. Cet argument est en fait identique à celui qu’utilise Descartes pour prouver, dans la Ve partie du Discours de la méthode, que l’homme dispose d’une âme immatérielle : certaines actions humaines présentent certaines caractéristiques qui interdisent, aux yeux de Descartes, de les réduire à des actes purement mécaniques, à savoir l’action de parler et l’action de réagir de façon inventive à des circonstances variées (la philosophie contemporaine enregistre ces arguments comme l’argument du langage et l’argument de la raison en faveur de l’existence chez l’homme d’une âme non physique).

Or, chez les animaux, même les actions non purement physiologiques, qui témoignent d’une réactivité aux circonstances, n’équivalent pas à l’action de parler ou de réagir de façon inventive et multiforme aux circonstances : Descartes en conclut donc que chez eux ces actions sont purement réflexes, donc, plus généralement, que chez les animaux toutes les actions (qu’elles soient ou non purement physiologiques) sont mécaniques.

Notes

[2Cf. art. 986.

[3Cf. art. 949.

[4Ce passage utilise également, sans en rappeler précisément le contenu, l’argumentation développée dans la Ve partie du Discours de la méthode en faveur de l’existence chez l’homme d’une âme immatérielle (non-physique).

[5R. Descartes, Réponse aux 4èmes objections, adressées aux Méditations Métaphysiques par M. Arnaud, AT IX, p. 177-9.

Répondre à cet article