2. Quelle est la place de la théologie naturelle chez Thomas d’Aquin ?

dimanche 10 novembre 2013, par Denis Cerba

THOMAS D’AQUIN (1225-1274) est l’auteur le plus représentatif de la tradition théologique chrétienne en Occident. Ses deux œuvres majeures sont la Somme de Théologie et la Somme contre les Gentils . Il s’agit de deux synthèses théologiques de grande envergure, dont le contenu est foncièrement similaire, mais selon un ordre de présentation différent dans les deux cas. Nous nous intéresserons ici principalement à la Somme contre les Gentils, car c’est elle surtout qui permet de bien saisir l’importance que Thomas d’Aquin reconnaît à la théologie naturelle au sein de la théologie chrétienne.

Aujourd’hui, le courant thomiste (qui se réclame de Thomas d’Aquin) est l’un des trois courants principaux en théologie contemporaine (les deux autres sont la théologie mainstream et la théologie analytique). Il a même dominé la théologie catholique de la première moitié du 20e s., sous la forme du « néo-thomisme ». Même si le thomisme est devenu aujourd’hui très marginal (notamment à la suite du Concile Vatican II), la pensée de Thomas d’Aquin demeure très intéressante : bien que ses enseignements soient aujourd’hui dépassés sur de très nombreux points (à cause des progrès de la science et de la philosophie), certaines de ses idées demeurent fondamentales : c’est le cas notamment de sa conception des rapports entre théologie naturelle et théologie révélée.

Pour Thomas d’Aquin, la théologie chrétienne est une symbiose de théologie naturelle et de théologie révélée. Plus simplement encore, c’est la symbiose de la révélation et de la philosophie : la synthèse du meilleur de notre connaissance de Dieu, nourrie à la fois de la compréhension de ce que Dieu nous a révélé de lui-même (la révélation) et de ce que nous-mêmes avons pu comprendre de Dieu à partir de notre connaissance du monde (la philosophie).

Dans cette symbiose, on peut même dire que la philosophie se taille la part belle : Thomas d’Aquin n’hésite jamais à laisser dire et à faire dire par la philosophie tout ce qu’elle peut dire de Dieu. Quand une même vérité sur Dieu nous vient à la fois de la philosophie et de la révélation, il est suffisant (et même préférable) que ce soit la philosophie qui la dise ! Telle est la pratique de la Somme de Théologie  : par exemple, la partie I (qui porte sur Dieu) commence par une démonstration purement philosophique de l’existence de Dieu (Question 2). Et tout lecteur non prévenu de l’ensemble de cette première partie aura l’impression irrésistible (et tout à fait vraie) qu’il s’agit à 80% de pure philosophie... Il apparaît tout à fait naturel à Thomas d’Aquin que la théologie chrétienne soit aussi « naturelle » que possible.

Telle est la pratique constante de Saint Thomas. Mais il existe un texte très important où Saint Thomas s’exprime de façon claire et directe sur la question qui nous occupe : en quoi théologie naturelle et théologie révélée sont-elles à la fois différentes et profondément unies en théologie chrétienne ? Il s’agit du Prologue de la Somme contre les Gentils (SG). Ce prologue occupe les chapitres 1 à 9 du Livre I de la SG  : nous nous proposons ici de résumer l’enseignement de ces quelques chapitres et de mettre en évidence ce qu’il a de particulièrement important.

D’abord : un mot sur la Somme contre les Gentils dans son ensemble. La principale caractéristique de la SG, par rapport aux autres synthèses théologiques de Saint Thomas, c’est son plan (son organisation) : ce qui relève de la théologie naturelle (Livres I à III) est nettement distingué de ce qui relève de la théologie révélée (Livre IV). La SG expose la même théologie que la Somme de Théologie, mais en distinguant très soigneusement ce qui relève de la théologie naturelle (de la philosophie) et ce qui relève de la théologie révélée (de la foi, ou de la théologie au sens strict).

Pourquoi une distinction aussi nettement tracée ? Il existe une réponse traditionnelle : la SG serait ainsi construite parce que c’est une œuvre à visée missionnaire, destinée avant tout à soutenir la controverse avec les non-chrétiens (principalement les Juifs et les Musulmans). La discussion avec les Musulmans ne peut se faire que sur une base indépendante de la révélation chrétienne (donc au plan de la simple raison) : c’est l’intérêt de tout le versant « théologie naturelle ». Quant au versant « théologie révélée », il permet de discuter principalement avec les Juifs, avec qui les Chrétiens partagent la révélation de l’Ancien Testament (la question étant alors : le message du Nouveau Testament, spécifique au christianisme, est-il en accord avec celui de l’Ancien Testament ?) ; mais il permet aussi accessoirement la discussion avec les Musulmans : Saint Thomas est très attentif, dans le livre IV, à montrer que la révélation chrétienne, même si elle dépasse la raison, est néanmoins compatible avec elle.

Néanmoins, aujourd’hui, les spécialistes de Saint Thomas remettent en question cette visée strictement missionnaire de la SG  [1]. On pense qu’il y a quelque chose de plus profond, de plus fondamental, dans cette façon de procéder de Saint Thomas dans la SG  : ce n’est pas seulement pour discuter avec les Juifs et les Musulmans qu’il est utile de bien distinguer théologie naturelle et théologie révélée, il s’agit plutôt d’une structure fondamentale de la sagesse théologique elle-même. Un grand spécialiste de Saint Thomas, René-Antoine Gauthier, écrit : « [L’intention de la SG n’est pas celle d’un] apostolat immédiat et limité, mais une intention de sagesse à portée apostolique universelle. » [2] La théologie, comme sagesse, inclut nécessairement de la théologie naturelle, et la place qui revient à celle-ci est d’autant plus grande et explicite que cette sagesse est plus apostolique, c’est-à-dire qu’elle vise à se diffuser et se partager.

Parcourons maintenant ces 9 premiers chapitres de la Somme contre les Gentils, afin de voir comment Thomas d’Aquin lui-même présente les choses. [3]

Le chapitre 2 énonce « L’intention de l’auteur dans cet ouvrage » :

Ayant puisé dans la miséricorde divine la confiance de pouvoir assumer la tâche du sage, bien que cela dépasse nos propres forces, notre intention est d’exposer, selon notre mesure, la vérité que professe la foi catholique, tout en réfutant les erreurs contraires. (SG I, chap. 2, § 2)

La « tâche du sage », Saint Thomas l’a définie dans le chapitre précédent :

... le propre du sage est de méditer la vérité, surtout celle qui porte sur le premier principe, et de l’exposer aux autres... (SG I, chap. 1, § 4)

Donc, pour Saint Thomas, la sagesse consiste à comprendre et exposer la vérité de la foi catholique, vérité suprêmement importante qui porte sur la chose la plus importante de toutes. Mais en quoi consiste plus précisément une telle vérité ? La première précision que Saint Thomas juge utile d’apporter (chap. 3), c’est que cette vérité suprême présente deux versants : il y a ce qui en elle dépasse toute capacité de la raison humaine (ordre de la théologie révélée), et ce qui en elle peut être atteint même par la raison (ordre de la théologie naturelle).

Dans ce que nous professons sur Dieu, il y a des vérités de deux sortes. Certaines vérités sur Dieu dépassent toute la capacité de la raison humaine : par exemple, que Dieu soit trine et un. D’autres, en revanche, peuvent être atteintes même par la raison naturelle : par exemple, que Dieu est, qu’il est un, et d’autres du même ordre ; et celles-là, même les philosophes les ont prouvées démonstrativement, conduits par la lumière de la raison naturelle. (SG I, chap. 3, § 2)

On serait peut-être tenté de conclure : donc la théologie naturelle ne sert à rien ! Puisque les vérités qu’elle expose relèvent aussi de la foi... On nous dit que la deuxième sorte de vérités peuvent être atteintes même par la raison naturelle : cela signifie qu’elles peuvent être atteintes et par la foi et par la raison  ; ce qui n’est pas le cas de la première sorte, qui n’est accessible qu’à la foi. D’où logiquement, semble-t-il : la foi suffit pour faire de la théologie !

Mais il est tout à fait remarquable que telle n’est pas du tout la position de Saint Thomas ! Pour lui, c’est plutôt l’inverse qui est vrai : si une vérité divine est atteignable par la raison naturelle, il suffit pour le théologien de l’atteindre de cette façon... En fait, pour Saint Thomas, le point de vue central de la théologie demeure celui de la raison : le travail de la théologie consiste à comprendre et exposer tout ce que la raison peut naturellement saisir de Dieu, et, concernant ce qui la dépasse, à en comprendre et exposer ce qu’elle peut tout de même en saisir ! (Observons bien que les « mystères » du christianisme, qui sont exposés dans le livre 4, ne sont pas du tout exposés d’une façon « mystique », mais au contraire d’une façon autant que possible rationnelle  : quel est leur contenu dans la mesure où il est saisissable, quelle est leur cohérence interne (leur « consistance », dirait un logicien), quelle est leur compatibilité, voire leur probabilité en fonction de ce que nous savons par ailleurs des choses du monde, etc. ?). Nous retrouvons au fond ce que nous disions déjà plus haut (cf. 1. Qu’est-ce que la théologie « naturelle » et quelle est son importance ?) : l’homme n’a qu’une intelligence, et c’est elle, et elle seule, qui est à l’œuvre aussi bien dans la théologie révélée que dans la théologie naturelle.

Donc, pour Saint Thomas, si quelque chose devait suffire pour faire de la théologie, ce serait plutôt la raison que la foi ! Il est en tout cas manifestement évident pour lui que si une vérité concernant Dieu est connaissable par la raison naturelle, il suffit au théologien de la connaître de cette façon : ce qui montre que c’est évident à ses yeux, c’est qu’il n’argumente absolument pas cette position. En effet, si on lit les chapitres suivants (4 à 8), on constate qu’il argumente d’abord l’utilité de la foi (chap. 4-6), puis l’utilité de la raison même dans les vérités qui ne relèvent que de la foi (chap. 7-8) - mais qu’en revanche il ne se pose même pas la question de l’utilité d’une connaissance purement rationnelle des vérités divines qui relèvent de la raison naturelle ! S’il ne se pose pas cette question, c’est simplement que cette utilité est pour lui absolument évidente...

Cela nous amène donc au chapitre 9 (« Plan et méthode de l’ouvrage »), où Saint Thomas pose en toute tranquillité la théologie naturelle au cœur de son travail de « sage » :

Il ressort de ce qui précède que l’intention du sage doit se porter sur les deux sortes de vérités qu’on trouve dans les choses divines [...]. À la première de ces deux sortes de vérités, la recherche rationnelle peut suffire, mais la seconde dépasse toute entreprise de la raison. (SG I, chap. 9, § 1)

Saint Thomas en déduit la structure de son ouvrage, en deux grandes parties :

Pour suivre le plan indiqué, nous nous efforcerons d’abord d’exposer cette sorte de vérités que la foi professe et que la raison découvre, en apportant des raisons démonstratives et probables [...]. (SG I, chap. 9, § 3)

Il s’agit ici de la première grande partie de la SG, consacrée uniquement à la théologie naturelle, et qui couvre en fait les trois quarts de la SG (livres I à III). Notons bien l’expression « cette sorte de vérités que la foi professe et que la raison découvre », qui montre bien l’importance cruciale de la théologie naturelle pour Saint Thomas : pour toutes les vérités qui sont atteignables à la fois par la raison et par la foi, il vaut mieux les atteindre par la raison que simplement par la foi ! « Découvrir » (c’est-à-dire : comprendre), n’est-ce pas encore mieux que simplement « professer » (c’est-à-dire : déclarer en y adhérant) ? C’est tout à fait évident pour Saint Thomas - comme pour tout homme de bon sens.

Maintenant, comment présente-t-il la seconde grande partie, consacrée à la théologie strictement révélée (livre IV) ?

Ensuite, pour passer du plus au moins manifeste, nous passerons à l’exposé de la vérité qui dépasse la raison, en réfutant les raisons des adversaires, et en usant d’arguments probables et d’autorités, pour mettre en lumière, autant que Dieu le permettra, la vérité de la foi. (SG I, chap. 9, § 3)

Nous avons surligné dans ce passage les expressions caractéristiques, qui montrent cette chose surprenante et très importante : pour Saint Thomas, même en théologie révélée (même dans les vérités que nous ne connaissons que parce que Dieu nous les révèle), le rôle de la raison demeure central. Même dans ce qui est « moins manifeste » (parce que la raison ne le découvre pas directement et qu’on ne peut jamais le comprendre parfaitement), il s’agit quand même de comprendre, de « mettre en lumière » (c’est-à-dire de rendre [plus] manifeste !), de rendre « probable », d’appuyer ce qu’on croit par des « raisons » qui réfutent les « raisons » des adversaires, etc. Même dans ce qui la dépasse ultimement et foncièrement, c’est encore et toujours la seule raison qui est à l’œuvre et qui cherche à y voir le plus clair possible. Au fond, Saint Thomas, tout en étant un vrai croyant est aussi un rationaliste intransigeant !

Terminons par une vue d’ensemble du contenu de la Somme contre les Gentils  :

Première partie : Théologie naturelle

  • Livre I : Dieu
  • Livre II : La création
  • Livre III : La providence

Deuxième partie : Théologie révélée

  • Livre IV : la Trinité, le Christ, les fins dernières

Si l’on détaille encore plus le contenu de la première partie, on a ceci :

  • Livre I : démonstration que Dieu existe, puis mise en évidence des caractéristiques les plus fondamentales de Dieu : Dieu est immuable, simple, parfait, bon, unique, infini, doté d’intelligence et de volonté, vivant, suprêmement heureux.
  • Livre II : Dieu est créateur  ; plus précisément, il est à l’origine de la principale distinction qui s’observe à l’intérieur du monde créé : celle entre créatures purement matérielles d’une part, et d’autre part les créatures intelligentes (c’est-à-dire : les anges et les hommes).
  • Livre III : Dieu est la finalité de toutes choses, il gouverne l’ensemble de l’univers, et notamment les créatures intelligentes (par le biais de la loi et de la grâce).

Il est à peine besoin de souligner l’ampleur de ce qui pour Saint Thomas, au sein de la théologie, relève purement et simplement de la théologie naturelle  !

Telle est la position classique en théologie chrétienne sur la centralité de la théologie naturelle. Mais, assez curieusement, une autre position a tendu à s’imposer au cours du 20e s. : celle selon laquelle la théologie serait d’autant plus chrétienne qu’elle bannit plus radicalement toute connaissance naturelle de Dieu. Il s’agit d’une position aberrante, et dont on peut penser qu’elle est passagère. Nous l’évoquons brièvement dans le point suivant : l’effacement de la théologie naturelle dans la théologie mainstream contemporaine.

Notes

[1Pour un état de la question, cf. J.-P. Torrell, Initiation à saint Thomas d’Aquin, 1993, p. 153-156 : « Le propos de la Somme contre les Gentils ».

[2Cité par Torrell, op. cit., p. 156.

[3Tous les passages que nous citons sont extraits de l’excellente traduction française réalisée par Cyrille Michon, et parue en 1999 chez Flammarion (collection GF Flammarion, n° 1045).

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