2. Quel est l’objet de l’éthique ? (d’après Russell)

dimanche 11 octobre 2015, par Denis Cerba

En bref : L’objet propre de l’éthique ne se restreint pas à la conduite humaine : parce que ce qu’il y a de bon (ou de mauvais) dans nos actions ne réside souvent pas ultimement en elles-mêmes, mais plutôt dans leurs conséquences, l’objet de l’éthique déborde la seule conduite humaine pour s’interroger sur le Bien et le Mal dans toute leur extension.

 La question de l’objet de l’éthique

Dans ses Éléments d’éthique, Russell s’interroge en premier lieu sur l’objet de la philosophie morale. Il commence par rappeler la conception commune et traditionnelle, selon laquelle l’éthique aurait pour objet propre la conduite humaine :

The study of Ethics is perhaps most commonly conceived as being concerned with the questions ’What sort of actions ought men to perform ?’ and ’What sort of actions ought men to avoid ?’ It is conceived, that is to say, as dealing with human conduct, and as deciding what is virtuous and what vicious among the kinds of conduct between which, in practice, people are called upon to choose. (The Elements of Ethics, § 1.) [1]

Russell critique cette conception commune : sans être — évidemment — totalement erronée, elle ne permet pourtant pas de comprendre vraiment en quoi consiste la réflexion éthique. Elle souffre en effet d’un « double défaut » :

  1. Elle tend à faire penser que l’éthique serait un savoir radicalement différent des autres : un savoir non pas théorique, mais pratique, qui s’intéresserait au bien par opposition au vrai. Nous avons traité de cette question dans l’article suivant : L’éthique est-elle une science théorique ou pratique ? En substance, la réponse de Russell est la suivante : en tant que science, l’éthique est tout aussi théorique — c’est-à-dire à la recherche du vrai — que toute autre science.
  2. Plus fondamentalement, cette conception « restreint indûment le champ de l’éthique » : l’éthique ne se focalise pas strictement sur la conduite humaine, à l’exclusion de toute autre chose. Bien plutôt, pour décider de qui est bon (ou mauvais) dans la conduite humaine, il est nécessaire de disposer d’une théorie beaucoup plus générale du Bien et du Mal : une théorie qui s’interroge sur ce qu’il y a de bien (ou de mal) en tout type de chose ou de situation — pour autant qu’une conduite est dite bonne (ou mauvaise) dans la mesure où ses conséquences le sont, et que les conséquences d’une conduite humaine ne sont elles-mêmes pas nécessairement une conduite ou une action humaines, mais peuvent plutôt consister en tout type de chose.

Ces considérations permettent à Russell de proposer la conclusion suivante :

L’objet propre de l’éthique ne se limite pas à la conduite humaine et à ce qu’il y a en elle de bon ou de mauvais : l’éthique a plutôt pour objet le Bien et le Mal dans toute leur extension.

Reprenons les éléments qui permettent à Russell de parvenir à cette conclusion :

  1. L’éthique, en tant que science philosophique, recherche les raisons les plus ultimes des jugements qu’il y a à porter en matière de conduite humaine.
  2. En matière de conduite humaine, les raisons les plus ultimes débordent la conduite humaine : ultimement, une conduite humaine n’est bonne que dans la mesure où ses conséquences le sont.

 La question des raisons ultimes

Comme toute recherche philosophique, l’éthique repose sur « la persévérance dans l’habitude de poser la question Pourquoi ? » : « Quand on nous dit que nous devrions accomplir ou éviter d’accomplir un certain type d’action [...], nous pouvons toujours légitimement demander pour quelle raison [...]. » [2] Menée avec persévérance — c’est-à-dire en soumettant à son tour la raison donnée à la question Pourquoi ?, etc. —, cette recherche doit s’arrêter à des raisons ultimes : des raisons qui nous apparaissent évidentes au point qu’on ne puisse trouver de raisons plus profondes pour les fonder. En effet : « Une proposition ne pouvant être prouvée que par le moyen d’autres propositions, il va de soi que toutes les propositions ne peuvent être prouvées, car il n’est pas de preuve qui ne commence par tenir certaines choses pour acquises » [3].

It is the business of the philosopher to ask for reasons as long as reasons can legitimately be demanded, and to register the propositions which give the most ultimate reasons that are attainable. [...] Thus in the case of ethics, we musk ask why such and such actions ought to be performed, and continue our backward inquiry for reasons until we reach the kind of proposition of which proof is impossible, because it is so simple or so obvious that nothing more fundamental can be found from which to deduce it. [4]

On retrouve ici la manière spécifiquement analytique de faire de la philosophie, précisément initiée par Russell : partir des évidences et certitudes du sens commun et les analyser, c’est-à-dire creuser les raisons qui peuvent les justifier jusqu’aux idées premières et axiomes indémontrables en-deçà desquels il s’avère impossible de remonter ; puis redescendre du simple au complexe, en montrant comment effectivement nos évidences et certitudes premières se justifient en découlant logiquement de ces éléments plus simples. Ici, Russell résume cette méthode de la façon suivante (en évoquant très brièvement le moment de la remontée du complexe au simple, et un peu plus longuement celui de la redescente du simple au complexe) :

In this [i.e. : in ethics], as in all philosophical inquiry, after a preliminary analysis of complex data we proceed again to build up complex things from their simpler constituents, starting from ideas which we understand though we cannot define them, and from premisses which we know though we cannot prove them. [5]

On peut être tenté d’objecter à cette manière de faire qu’elle ne sert pas à grand-chose et ne fait guère progresser nos connaissances : simplement analyser et reconstruire à l’identique, à quoi bon ? Mais c’est une erreur de penser cela. Le travail d’analyse et de reconstruction sert à vérifier la valeur de nos certitudes — et éventuellement à les réviser : si l’on découvre qu’elles se fondent sur des idées premières confuses ou des axiomes intenables, ou bien qu’elles ne découlent pas vraiment des seules fondations qu’on peut leur trouver, alors l’analyse philosophique nous contraint à revoir nos certitudes. Et même dans le cas où elles demeurent intactes au terme de leur réexamen par la philosophie, un réel progrès a été accompli, dans la mesure où il est préférable de croire en sachant pour quelles raisons, que de croire tout court (sans avoir conscience des raisons qu’on a de croire et sans les avoir vérifiées par l’examen) ; c’est ce que Russell exprime ici, en disant que le procédé consistant à analyser et reconstruire n’implique (malgré les apparences) aucune forme de dogmatisme :

The appearance of dogmatism in this procedure is deceptive, for the premisses are such as ordinary reasoning unconsciously assumes, and there is less real dogmatism in believing them after a critical scrutiny than in employing them implicitly without examination. [6]

 L’importance des conséquences dans l’analyse éthique

Si l’on analyse (de la façon que nous venons de voir) une affirmation éthique, la recherche des raisons nous fera vite passer de la conduite elle-même à ses conséquences :

When we are told that actions of certain kinds ought to be performed or avoided, [...] we may always legitimately ask for a reason, and this reason will always be concerned, not only with the actions themselves, but also with the goodness or badness of the consequences likely to follow from such actions. [7]

Russell prend l’exemple de l’injonction éthique : Il faut dire la vérité (ou : Il ne faut pas mentir). Son analyse ressemblera à cela :

We shall be told that truth-speaking generates mutual confidence, cements friendships, facilitates the dispatch of business, and hence increases the wealth of the society which practises it, and so on. If we ask why we should aim at increasing mutual confidence, or cementing friendships, we may be told that obviously these things are good, or that they lead to happiness, and happiness is good. [8]

Russell en tire la conclusion générale suivante : parce que les raisons qui justifient les affirmations éthiques communes ont à voir avec les conséquences de nos actions, l’interrogation la plus fondamentale de l’éthique porte sur ce qu’il y a de bon et de mauvais en dehors de la conduite humaine :

When we ask for the reasons in favour of the actions which moralists recommend, these reasons are, usually, that the consequences of the actions are likely to be ’good’ — or if not wholly good, at least the best under the circumstances. Hence all questions of conduct presuppose the decision as to what things other than conduct are ’good’ and what ’bad’. What is called good conduct is conduct which is a means to other things which are good on their own account ; and hence the study of what is good on its own account is necessary before we can decide upon rules of conduct. [9]

On voit que Russell est amené à faire la distinction entre :

  1. ce qui est bon en soi (« what is good on its own account ») : les conséquences de nos actes, qui peuvent être de toute nature ;
  2. et ce qui n’est qu’un moyen pour atteindre ce qui est bon en soi (« a means to other things which are good on their own account ») : nos actions, notre conduite.

D’où la ferme conclusion concernant l’objet de l’éthique :

The study of what is good or bad on its own account must be included in ethics, which thus ceases to be concerned only with human conduct.
The first step in ethics, therefore, is to be quite clear as to what we mean by good and bad. Only then can we return to conduct, and ask how right conduct is related to the production of goods and the avoidance of evils. [10]]

Notes

[1« Il semble que l’on conçoive le plus souvent l’étude de l’éthique comme traitant des questions suivantes : ’Quelle sorte d’actions les hommes doivent-ils accomplir ?’, ’De quelle sorte d’actions doivent-ils s’abstenir ?’ Autrement dit, on considère que cette discipline traite de la conduite humaine et qu’il lui appartient de décider de ce qui relève de la vertu ou du vice parmi les différentes sortes de conduite entre lesquelles les hommes sont appelés, en pratique, à choisir. » (Éléments d’éthique, trad. Fr. Clémentz et J.-P. Cometti, § 1.)

[2Éléments d’éthique, § 2.

[3Ibid.

[4« Cest l’affaire du philosophe que de réclamer des raisons tant qu’il est légitime d’en réclamer, et de dresser l’inventaire des propositions qui fournissent les raisons les plus ultimes que l’on puisse atteindre. [...] Ainsi, dans le cas de l’éthique, il convient de nous demander pourquoi nous devrions accomplir telles ou telles actions, et il importe de poursuivre notre analyse régressive des raisons jusqu’au moment où nous parviendrons au genre de propositions dont la preuve est impossible, parce qu’il s’agit de propositions si simples ou si évidentes que l’on ne saurait rien découvrir de plus fondamental dont on pourrait les déduire. » (Éléments d’éthique, trad. Fr. Clémentz et J.-P. Cometti, § 2.)

[5« Il en va ici [i.e. : en éthique] comme dans toute enquête philosophique, où, au terme d’un examen préalable de données complexes, nous revenons à la construction des choses complexes à partir de leurs constituants plus simples, en partant d’idées que nous pouvons comprendre sans que nous soyons pour autant capables de les définir, et de prémisses que nous connaissons sans que nous soyons pour autant en mesure de les prouver. » (Éléments d’éthique, trad. Fr. Clémentz et J.-P. Cometti, § 3.)

[6« L’apparence de dogmatisme de cette procédure est trompeuse, car les prémisses sont du type de celles sur lesquelles se fonde inconsciemment le raisonnement commun, et il y a en réalité moins de dogmatisme dans le fait de croire de telles prémisses à l’issue d’un examen critique que dans celui d’en faire tacitement usage sans le moindre examen. » (Éléments d’éthique, trad. Fr. Clémentz et J.-P. Cometti, § 3.)

[7« Quand on nous dit que nous devrions accomplir, ou éviter d’accomplir, un certain type d’action, [...] nous pouvons toujours légitimement demander pour quelle raison, et cette raison aura toujours à voir, non pas seulement avec les actions elles-mêmes, mais avec les conséquences bonnes ou mauvaises qui découleront vraisemblablement des actions en question. » (Éléments d’éthique, trad. Fr. Clémentz et J.-P. Cometti, § 2.)

[8« Il nous sera répondu que le respect de la vérité engendre la confiance mutuelle, renforce les liens d’amitié, facilite l’expansion du commerce, accroît par là même la prospérité des sociétés qui le mettent en pratique, et ainsi de suite. Si nous demandons pourquoi nous devons chercher à développer la confiance, ou à renforcer les liens d’amitié entre les hommes, on nous répondra que ces choses, à l’évidence, sont bonnes, ou qu’elles conduisent au bonheur et que le bonheur est une bonne chose. » (Éléments d’éthique, trad. Fr. Clémentz et J.-P. Cometti, § 2.)

[9« Si nous demandons quelles sont les raisons qui plaident en faveur des actions que les moralistes nous recommandent, la réponse sera généralement que les conséquences de ces actions sont bonnes — ou qu’à défaut d’être entièrement bonnes, elles sont les meilleures possibles eu égard aux circonstances. Par conséquent, toutes les questions qui ont trait à la conduite présupposent que l’on ait décidé du point de vue de savoir quelles sont les choses, en dehors de la conduite elle-même, qui sont bonnes, et quelles sont celles qui sont mauvaises. Quand on dit d’une certaine forme de conduite qu’elle est bonne, on veut dire qu’elle est un moyen pour atteindre des choses qui sont bonnes en elles-mêmes ; aussi faut-il étudier ce qui est bon en soi, avant même de statuer sur les règles de conduite. » (Éléments d’éthique, trad. Fr. Clémentz et J.-P. Cometti, § 3.)]

[10« Il convient d’inclure l’étude de ce qui est bon ou mauvais en soi dans l’éthique, qui cesse par là même de n’avoir affaire qu’à la conduite humaine. La première étape, en éthique, est donc de savoir ce que l’on entend au juste par »bon« et par »mauvais« . Car c’est alors seulement que l’on peut revenir au problème de la conduite et se demander comment une conduite juste peut aider à engendrer le bien et à éviter le mal. » (Éléments d’éthique, trad. Fr. Clémentz et J.-P. Cometti, § 3.)

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