2. Qu’est-ce qu’un argument ?

vendredi 7 avril 2017, par Denis Cerba

En bref : Un argument est un ensemble de propositions dont l’une est justifiée par l’ensemble des autres. Les deux caractéristiques centrales d’un argument sont donc sa nature propositionnelle et le rapport constitutif de justification logique.

La logique ne s’intéresse qu’aux arguments et à leur validité formelle [1]. Il faut d’abord être au clair sur ce qu’est un argument.

Voici la définition que les logiciens contemporains [2] en donneraient :

Un argument est un ensemble de propositions, dont l’une (appelée la conclusion) est logiquement justifiée par l’ensemble des autres (appelées, au sens large, des prémisses).

En voici maintenant un exemple tout à fait banal :

  1. J’ai perdu mes clefs.
  2. Je ne suis pas sorti de chez moi depuis deux jours.
  3. J’avais mes clefs avant-hier.
  4. J’ai perdu mes clefs chez moi.
  5. Mes clefs sont quelque part chez moi.

Dans cette série de propositions, la conclusion (prop. 5) est logiquement justifiée par l’ensemble des propositions précédentes (les prop. 1, 2, 3 et 4) : si les quatre premières sont vraies, « en toute logique » la cinquième l’est aussi.

Les deux notions constitutives de la notion d’argument sont donc celle de proposition et celle de justification logique.

 La nature propositionnelle des arguments

Un argument n’est constitué de rien d’autre que de propositions. À la suite de Frege [3], on peut définir une proposition comme un pur contenu de pensée [4], ou alternativement — cette fois plutôt à la suite de Russell [5] — comme un simple état de choses. Une proposition est normalement représentée à l’écrit, en français, par une proposition indépendante à l’indicatif : Il neige ; ou par une complétive introduite par la conjonction que [6] : Il me semble qu’il neige.

L’importance, en logique, de la nature purement propositionnelle des arguments présente les deux aspects suivants :

  1. Un argument n’est pas constitué d’entités mentales (ou psychologiques [7]) : un argument n’est pas constitué d’actes de pensée, mais du simple contenu de ces actes (que ce contenu soit par ailleurs vrai ou faux, illusoire ou conforme à la réalité, etc.). La logique n’étudie pas les « lois de la pensée », mais plutôt les lois de ce qui est pensé. Certes, le fait que je pense qu’il neige peut intervenir dans un argument, mais au seul titre d’état de choses (exactement comme le fait qu’il neige).
  2. Un argument n’est pas non plus constitué strictement de contenus d’actes de pensée : une même proposition peut être l’objet d’une grande variété d’attitudes propositionnelles différentes, dont la logique « extrait » le contenu strictement propositionnel quand elle s’interroge sur la validité d’un argument. Si le fait qu’il neige intervient dans un argument [8], aucune importance d’un point de vue logique que cet état de choses soit objet de constatation, ou de crainte, ou d’espoir, ou de spéculation, ou de remémoration, etc. Dans la vie courante, nous argumentons sans cesse (de façon plus ou moins explicite) à partir de contenus propositionnels qui sont objets d’attitudes propositionnelles extrêmement variées [9].

Sous ces deux aspects, le point de vue du logicien est à la fois précis et limité : il consiste à extraire le contenu strictement argumentatif, donc strictement propositionnel, du contenu multiforme de la conscience. Mais c’est aussi ce côté précis et limité qui fait le contenu et la pertinence propres de la théorie logique.

 Le rapport de justification logique

Dans un argument, la logique ne s’intéresse qu’à une seule chose : le rapport de justification qui existe (ou n’existe pas) entre la dernière proposition et l’ensemble de celles qui précèdent. Le contenu des propositions, ce dont elles parlent, ne la concerne pas.

Dans l’exemple ci-dessus, à partir des considérations contenues dans les 4 premières propositions, j’ai raison de penser que mes clefs sont quelque part chez moi ; en revanche, si je supprimais (par exemple) la simple considération selon laquelle j’avais mes clefs avant-hier (prop. 3), je ne serais plus du tout en mesure de tirer la même conclusion : si je ne suis plus sûr du simple fait d’avoir eu mes clefs encore avant-hier, je ne puis plus non plus être sûr qu’elles se trouvent quelque part chez moi.

La notion de justification logique est une notion première, intuitive, susceptible non de définition mais plutôt d’ostension : le point de départ de la réflexion et de la théorie logiques tient dans l’expérience intuitive de la présence (ou non) de la relation de justification logique.

Mais au-delà, la logique essaie de théoriser la nature et les conditions de présence de cette relation : c’est la notion de validité argumentative.

Notes

[2Sur la logique contemporaine, cf. art. 1005.

[3G. Frege (1848-1925), l’un des principaux fondateurs de la logique contemporaine, cf. Qu’est-ce que la logique contemporaine ?

[4Un « Gedanke », dirait Frege en allemand.

[5B. Russell (1872-1970), l’autre grand fondateur de la logique contemporaine, cf. ibid.

[6Une that-clause, en anglais.

[7La distinction nette du logique et du psychologique est l’une des avancées majeures apportées notamment par Frege à la théorie logique.

[8Par exemple : S’il neige, il faut mettre les chaînes. Or, il neige. Donc, il faut mettre les chaînes.

[9Par exemple, que je parte en montagne sans emporter de chaînes parce que je constate, ou que je présume, ou que j’espère, ou que je m’imagine, etc., qu’il n’y aura pas de neige, c’est le même argument sous-jacent dans tous les cas : Les chaînes ne sont nécessaires que s’il neige, or il ne neige pas, donc point besoin de chaînes.

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