2. Qu’est-ce qu’« avoir un corps » ?

mercredi 2 avril 2014, par Denis Cerba

Si Dieu existe, c’est une personne, mais une personne d’un type très spécial : une personne dépourvue de corps, autrement dit un esprit. Pour savoir s’il est cohérent de supposer qu’une telle chose existe, il faut déjà déterminer ce que veut dire « avoir un corps » (afin de omprendre ce que peut signifier le fait d’être « dépourvu de corps »).

Swinburne s’appuie sur un article du philosophe Jonathan Harrison [1], qui s’efforce de délimiter ce qui fait qu’une personne est « incarnée » dans un corps, autrement dit que j’ai un corps ou que ce corps est le mien (par opposition à n’importe quel objet matériel qui n’est pas mon corps, par ex. ce bureau...).

Que j’aie un corps (ou que ce corps soit le mien), cela signifie 5 choses :

  1. Je ressens les perturbations qui interviennent dans ce corps, sous la forme de douleurs, picotements, démangeaisons, etc. (alors que je ne ressens rien de ce qui arrive à mon bureau ou au corps d’un autre).
  2. Je ressens également l’état interne de ce corps : que mon estomac est vide, ou que mes jambes sont repliées, etc.
  3. Je peux mouvoir directement certaines parties de ce corps qui est le mien. C’est la notion importante d’« action basique » (basic action), décrite par A. Danto dans un article de 1962 qui a fait date [2] : une action basique est une action qu’un agent accomplit sans avoir besoin pour cela d’accomplir une autre action. Par ex., quand je lève mon bras, c’est pour moi une action basique ; en revanche, déplacer un objet n’est pas pour moi une action basique, puisque pour le faire je dois mettre mes membres en mouvement (= action basique). Certes, quand je lève mon bras, il se produit une quantité de choses en plus de ma décision de le faire : tout ce qui se passe dans mes nerfs, mes muscles, etc. ; mais toutes ces choses sont des choses qui se produisent, et non des choses que je fais : donc lever le bras est bien pour moi une action basique.
  4. Mon point de vue sur le monde est à partir de ce corps qui est le mien : ce sont les objets proches de ce corps que je vois le mieux, c’est par les effets qu’elles produisent sur mon corps (mes organes sensoriels) que j’apprends quelque chose sur les choses qui m’environnent, etc.
  5. Ce qui se passe dans mon corps peut affecter mes pensées et mes sentiments d’une façon non rationnelle : si je bois de l’alcool, je peux voir double, etc.

Une personne a un corps s’il existe un objet matériel auquel elle est reliée de ces différentes façons. Et s’il n’est aucun objet matériel auquel une personne se trouve ainsi reliée, alors cette personne n’a pas de corps.

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Notes

[1J. Harrison, « The Embodiment of Mind, or What Use is Having a Body ? », dans Proceedings of the Aristotelian Society, 1973-4, 74, 33-55.

[2Cf. Arthur C. Danto, « Basic Actions », American Philosophical Quaterly, 1965, 2, 141-8.

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