2. Les PSR de Russell : circonstances de publication

mardi 29 décembre 2015, par Denis Cerba

En bref : Les « Principes de reconstruction sociale » sont un texte de philosophie politique écrit par B. Russell durant la Première Guerre mondiale. Ils décryptent les causes profondes d’une guerre absurde, et esquissent les principes de reconstruction d’une société qui soit enfin vraiment moderne.

Les Principles of Social Reconstruction (PSR), du philosophe anglais Bertrand RUSSELL (1872-1970), ont été publiés en novembre 1916, au beau milieu de la Première Guerre mondiale. C’est le premier livre de philosophie politique écrit au sein de la philosophie analytique.

 La question de l’avenir de la modernité : analyse et activisme

Un siècle après leur publication, les PSR sont un texte encore important à lire aujourd’hui : Russell y aborde au fond la question cruciale de l’avenir de la modernité, et il lui apporte une réponse particulièrement intéressante. Dans ses grandes lignes, elle consiste à tenir fermement que la crise traversée par la modernité — dont la Grande Guerre est le symptôme le plus effrayant — ne pourra être surmontée que par plus de modernité : que si la modernité va vraiment au bout de ses idéaux fondateurs, à savoir la liberté et l’épanouissement de l’individu (dans ce qu’il a d’unique et d’irréductible à tout autre).

Il s’agit donc d’une prise de position très forte à l’encontre des tentations soit anti-modernes (qui prônent le retour à l’état pré-moderne de notre civilisation), soit postmodernes (qui prônent un dépassement des valeurs de la modernité, ou un virage par rapport à elles). Russell exhorte l’Europe de son temps à se dépasser résolument, mais en restant dans la droite ligne de la modernité : on pourrait parler d’une position hyper-moderne.

Les PSR sont un texte théorique : Russell y propose une théorie de l’homme, de son mode fondamental de fonctionnement, ainsi que les grandes lignes d’un programme de réforme des principales institutions qui déterminent concrètement son mode d’être. Mais ils portent également l’empreinte de la personne même de leur auteur et d’une certaine expérience décisive vécue par lui : celle d’une répulsion violente, instinctive, personnelle, solitaire, à l’endroit du déchaînement de violence et de barbarie initié par le déclenchement de la première guerre mondiale. Cette empreinte n’a rien d’anecdotique, puisque l’une des thèses centrales des PSR consiste précisément à insister sur la spécificité et la valeur de la composante pulsionnelle en l’homme (à côté de ses composantes rationnelle et volitive) : la spécificité du monde moderne — où réside également sa valeur et son salut ! — ne tient pas seulement, d’après Russell, à la valorisation de la raison et de son contrôle sur la volonté, mais aussi à celle des pulsions individuelles, pour autant qu’elles soient pulsions créatrices (pulsions de vie, et non pulsions de mort).

Nous reviendrons sur cette thèse de Russell : celle de la valeur absolue de la personne — y compris dans sa dimension pulsionnelle. Pour le moment, nous sommes doublement justifié — historiquement, et théoriquement — à nous arrêter sur les circonstances de la composition et de la publication des PSR : ce sont celles d’un intellectuel reconnu et installé (mais intellectuellement très novateur, et socialement en révolte plus ou moins sourde contre l’ordre établi de son temps) qu’un événement d’une importance décisive — la Grande Guerre de 1914 — fait basculer à la fois dans de nouvelles perspectives intellectuelles, et dans l’activisme politique et social.

 Un intellectuel reconnu...

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B. Russell en 1893, fraîchement diplômé en mathématiques de l’Université de Cambridge

En 1914, à la veille de la Grande Guerre, Russell est un intellectuel qui jouit d’une reconnaissance et d’une renommée hors du commun : professeur au Trinity College de Cambridge, il vient surtout de publier — de 1910 à 1913 — les monumentaux Principia Mathematica, qui opèrent la fondation de la logique contemporaine. Russell a alors une quarantaine d’années, et cette œuvre demeurera le socle définitif de son prestige intellectuel.

Pourtant, au cours des quatre années qui suivent, ce brillant universitaire allait être mis au ban du milieu académique qui l’acclamait hier encore ainsi que de la société britannique, perdre son emploi et même aller en prison : en 1918, Russell était devenu cet intellectuel public vilipendé par les uns et admiré par les autres qu’il restera jusqu’à la fin de sa vie. On comprend la radicalité de la césure opérée par la Première Guerre dans la vie de Russell : lui-même en a été conscient, et en a témoigné ainsi dans un passage de My Philosophical Development :

One effect of that War was to make impossible for me to go on living in a world of abstraction. I used to watch young men embarking in troop trains to be slaughtered on the Somme because generals were stupid. I felt a aching compassion for these young men, and found myself united to the actual world in a strange marriage of pain. All the high-flown thougths that I had had about the abstract world of ideas seemed to me thin and rather trivial in view of the vast suffering that surrounded me. The non-human world remained as a occasional refuge, but not as a country in which to build one’s permanent habitation. (B. Russell, My Philosophical Development, 1959, in : The Basic Writings of Bertrand Russell, Routledge 1992, p. 255.) [1]

 ... confronté à l’absurdité et l’horreur de la guerre

Dès août 1914, la position de Russell est claire : la guerre dans laquelle vient de s’engager l’Europe est à la fois absurde et catastrophique. Absurde, car elle n’a aucune vraie justification, et catastrophique, car elle ne causera rien d’autre qu’une somme inouïe de souffrances et de destruction. Rétrospectivement, il est difficile de ne pas reconnaître la clairvoyance de Russell, ainsi que la singularité de sa position : c’est le seul grand philosophe européen à s’être clairement opposé à la Première Guerre, du premier au dernier jour. Mais plus encore que son côté absurde et catastrophique, c’est l’aspect barbare de la guerre qui a horrifié Russell : il constate avec sidération les peuples européens — censés être les plus « civilisés » du monde — se complaire dans un déchaînement de haine quasi animale. C’est ainsi par exemple que, dès le 15 août 1914, il écrit dans un article publié dans The Nation [2] :

Ceux qui ont vu les foules de Londres, durant les nuits qui ont conduit à la déclaration de guerre, ont vu toute une population, jusqu’alors paisible et humaine, précipitée en quelques jours en bas de la pente raide jusqu’à la barbarie la plus primaire, libérant en un instant les instincts de haine et de goût du sang contre lesquels toute la structure de la société a été élevée. Les « patriotes » de tous pays acclament cette orgie de brutalité comme une noble détermination à faire prévaloir le droit ; la raison et la clémence sont emportées dans un grand débordement de haine ; de vagues abstractions quant à une mauvaiseté inimaginable — l’Allemagne envers nous et les Français, la Russie envers les Allemands — occultent le fait que les ennemis sont des hommes, comme nous, ni meilleurs ni pires : des hommes qui aiment leur foyer, la lumière du soleil et tous les plaisirs simples de la vie ordinaire, des hommes aujourd’hui fous de terreur à l’idée que leurs épouses, leurs sœurs, leurs enfants sont laissés, avec notre concours, à la tendre merci des cosaques conquérants.
Et toute cette folie, toute cette rage, tout cet incendie qui est la mort de notre civilisation et de nos espoirs ont éclaté parce qu’un cercle de personnages officiels, vivant leurs vies dans le luxe, stupides pour la plupart et tous sans imagination ni cœur, ont choisi qu’il devait en être ainsi." [3]

Dès août 1914, Russell s’engage dans le militantisme pacifiste au sein de l’UDC (Union of Democratic Control [4]). À partir d’avril 1916, il devient également très actif au sein de la NCF (No-Conscription Fellowship [Association contre la conscription]), pour la défense de ceux qui refusent la conscription, instaurée en janvier 1916.

Mais Russell pense que pour s’opposer à la guerre, il faut également théoriser : à la fois pour comprendre quelles insuffisances de la civilisation européenne ont conduit au désastre de la Grande Guerre, et pour proposer des principes meilleurs de reconstruction du monde et de la société (puisque la guerre va tout détruire, il faudra tout reconstruire — et reconstruire autrement). Ce sera l’objet des Principles of Social Reconstruction, une série de conférences prononcées à Londres de janvier à mars 1916, et publiées en novembre de la même année. Sans renoncer au rationalisme moderne, Russell le complète plutôt par une théorie de la composante pulsionnelle en l’homme : seule une organisation politique et sociale qui favorise l’épanouissement des pulsions créatrices en l’homme (par opposition à ses pulsions possessives ou destructrices) sera à même de parachever l’idéal d’un monde moderne.

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A. G. West, poète anglais mort en France en 1917

Nous disposons d’un document particulièrement émouvant de la façon dont la pensée de Russell a été reçue : il s’agit d’une lettre envoyée à Russell depuis le front par le jeune poète anglais Arthur Graeme West (1891-1917). West a été tué à Bapaume, près d’Arras, le 3 avril 1917, à l’âge de 25 ans. Ses poèmes ont été édités à titre posthume, en 1918, sous le titre The Diary of a Dead Officer. Le 27 décembre 1916, quelques semaines avant sa mort, il envoyait à Russell la lettre suivante :

Cher Monsieur Russell,
Ce soir, sur la Somme, je viens de terminer vos Principes de reconstruction sociale, qui m’attendaient lorsque je suis arrivé sur la ligne.J’en avais lu quelques recensions, dont une dans The Nation et une autre dans Land and Water, et les éloges de la première ainsi que le mépris à peine voilé de la deuxième laissaient présager un bon livre. Il m’a été d’autant précieux que l’opinion publique, en Angleterre, semble tomber de plus en plus bas dans des abîmes de haine. Ce n’est qu’en raison de pensées comme celles que vous proposez, qu’en raison de l’existence de femmes et d’hommes tels que vous, qu’il peut sembler souhaitable de survivre à la guerre — si on souhaite y survivre. Hors du cercle étroit de cette bienveillante lumière, je ne discerne rien d’autre que le brûlant désert.
Ne craignez toutefois pas que la vie de l’esprit ne meure en nous ou que l’espoir et l’énergie s’épuisent ; pour certains d’entre nous, à tout le moins, l’espoir de contribuer à la fondation d’une « Cité de Dieu » nous conduit loin des horreurs actuelles et de l’intolérance, plus grave encore, que nous découvrons dans nos journaux. Nous ne défaillirons pas, et l’énergie et l’endurance que nous avons déployées ici, pour accomplir cette tâche odieuse, nous en mettrons demain le double au service de l’œuvre créatrice que la paix nous demandera de réaliser. Nous sommes trop jeunes pour que nos corps ou nos esprits soient définitivement corrompus par nos souffrances.
Ce que nous craignions plutôt, jusqu’à ce que votre livre ne nous parvienne, c’était de ne plus trouver qui que ce soit, en Angleterre, pour construire avec nous. Souvenez-vous donc que vous pouvez compter sur nous pour faire après la guerre le double du travail que nous avons accompli à la faire, et sachez qu’après avoir lu votre livre, notre résolution est plus forte que jamais : c’est pour vous que nous voulons continuer à vivre. [5]

Il est clair qu’en dépit des espoirs de West, l’Europe et le monde ne se sont pas reconstruits, après les deux Guerres Mondiales, principalement d’après les principes humanistes et modernes exposés dans les Principles of Social Reconstruction de Russell. Mais en ce début de 21e s., après l’échec constaté de tant d’idéologies en -isme, peut-être est-il plus que temps de relire et de s’inspirer des analyses proposées par ce livre.

Notes

[1« Cette guerre devait me rendre impossible de continuer à vivre dans un monde d’abstractions. Je regardais des jeunes hommes monter dans des trains militaires pour aller se faire massacrer sur la Somme à cause de généraux stupides. Je sentais pour ces jeunes gens une compassion douloureuse, et me trouvais uni au monde réel par un étrange mariage de souffrance. Toutes les pensées ampoulées que j’avais nourries au sujet du monde des abstractions me paraissaient minces et assez insignifiantes au regard des immenses souffrances qui m’entouraient. Le monde non humain pouvait être un refuge à l’occasion, mais non le pays où l’on peut se construire une demeure permanente. » (B. Russell, Histoire de mes idées philosophiques, traduit de l’anglais par G. Auclair, Gallimard 1961, chap. XVII : « La renonciation à Pythagore », p. 266.)

[2Hebdomadaire du libéralisme radical.

[3B. Russell, Le pacifisme et la révolution. Écrits politiques (1914-1918), traduit de l’anglais par Claire Habart et Olivier Esteves, Agone 2014, p. 36-7.

[4Cette association, fondée dès août 1914, milite avant tout pour un contrôle démocratique sur la politique étrangère, une paix non humiliante pour les vaincus, et pour la mise en place après-guerre d’un conseil international des nations (la future SDN).

[5Lettre de Arthur Graeme West à Bertrand Russell, 27 décembre 1916, traduction : Normand Baillargeon, dans : B. Russell, Principes de reconstruction sociale, Introduction par Normand Baillargeon, Presses de l’Université Laval, Québec, 2007, p.21-22.

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