2. Le rapport entre l’âme et le corps-machine d’après Descartes

lundi 27 avril 2015, par Denis Cerba

En bref : Descartes est original et novateur en ce qu’il comprend et met en évidence l’ampleur de l’aspect purement physique du fonctionnement du corps humain — même si l’âme intervient (de façon à la fois décisive et circonscrite) dans le cas des seuls mouvements volontaires.

Nous avons vu (cf. Qu’est-ce que le mécanisme cartésien ?) que Descartes a une conception mécaniste du corps vivant (humain ou animal) : le corps vivant est un mécanisme (une « machine », dirait Descartes) — mais un mécanisme d’une particulière complexité. En termes contemporains, on dit qu’il s’agit d’une théorie physicaliste du corps : la nature et le fonctionnement d’un corps vivant s’explique fondamentalement par les mêmes principes physico-chimiques que tout corps matériel.

 Un principe non-physique d’action pour le corps ?

Il y a néanmoins pour Descartes une différence importante entre le fonctionnement du corps humain et celui de n’importe quel animal : le fonctionnement du corps humain s’explique également par l’action de l’âme. L’âme étant pour Descartes une réalité non-physique (cf. Qu’est-ce que le dualisme cartésien ?), on peut dire que l’action de l’âme sur le corps représente pour le corps un principe non-physique d’action. Chez l’être humain, l’activité du corps résulte de l’action combinée de causes purement physiques et d’un principe non-physique (l’âme) — alors que chez l’animal l’activité du corps est d’origine purement physique : les animaux ne sont que des machines, tandis que l’homme est plutôt une machine dotée d’une âme (c’est la théorie du « ghost in the machine » que G. Ryle critiquera âprement au milieu du 20e s. [1]).

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Les animaux ne sont que des machines pour Descartes — mais l’homme a en plus une âme...

Néanmoins, ce qui est avant tout caractéristique de la pensée de Descartes, c’est en fait plutôt une stricte limitation de l’action de l’âme (non-physique) sur le fonctionnement (physique) du corps : ce qui signifie, parallèlement, une mise en évidence de l’ampleur du caractère strictement physique du fonctionnement propre du corps (humain). C’est en cela que Descartes est novateur et porteur d’avenir : en rompant de façon décisive avec la conception « vitaliste » du corps, d’origine aristotélicienne (ou aristotélisante), qui tend à ramener toute activité du corps à un principe non-physique : l’âme comme « informant le corps » (c’est-à-dire comme responsable de la moindre de ses activités) (Sur le « vitalisme », par opposition au « physicalisme », cf. Qu’est-ce que le mécanisme cartésien ?). Nous retrouvons ici le paradoxe déjà rencontré, et qui constitue l’un des aspects du caractère crucial de la pensée cartésienne : bien que tenant d’un dualisme fort entre le corps (physique) et l’esprit (non-physique) (sur le dualisme en général, et le dualisme cartésien en particulier, cf. Introduction au dualisme cartésien), Descartes, en mettant en évidence le caractère radicalement physique de l’activité du corps, est à l’origine du physicalisme intégral qui tend aujourd’hui à s’imposer concernant la nature de l’homme (cf. L’héritage matérialiste de Descartes).

Pour bien comprendre le rapport âme-corps chez Descartes, il faut donc saisir ces deux aspects complémentaires :

  1. Le caractère à la fois crucial et circonscrit de l’action de l’âme sur le corps : l’âme est la cause de tous les mouvements volontaires du corps — mais de rien d’autre que des mouvements volontaires.
  2. Le caractère purement physique du fonctionnement du corps en lui-même : abstraction faite de l’impulsion initiale donnée par l’âme dans le cas des mouvements volontaires, le corps a un fonctionnement purement physique.

 L’action de l’âme sur le corps

D’après Descartes, seuls les mouvements volontaires de notre corps dépendent d’une action de notre âme : lever le bras, marcher, s’asseoir, etc. Ces mouvements dépendent ultimement d’une volition : une volition est un acte de vouloir accompli par l’âme. L’âme étant pour Descartes une entité non-physique (« immatérielle »), une volition est un événement non-physique. D’autre part, l’âme ne faisant rien d’autre que « penser », c’est-à-dire être consciente [2], une volition est aussi un événement conscient. Cet événement mental agit sur le corps (plus précisément : sur le cerveau) : il lui transmet l’ordre « Lève le bras ! », que le corps exécute (sous la direction du cerveau).

On voit bien en quoi l’action de l’âme sur le corps est à la fois :

  1. importante : elle concerne tous nos mouvements volontaires (qui sont évidemment une partie considérable de l’activité de notre corps),
  2. et étroitement circonscrite — à un double titre :
    • elle ne concerne aucune autre activité de notre corps : digérer, se régénérer, produire des hormones, tout cela le corps le fait « tout seul » ;
    • même dans le cas des mouvements volontaires, l’âme ne fait que donner « l’ordre » et l’impulsion initiale (sur le cerveau) : tout le reste (l’acte physique de lever le bras), le corps le fait « tout seul ».

Pour Descartes, c’est une évidence que nos mouvements volontaires dépendent d’une action de notre volonté, donc de notre âme :

[...] nous avons tous éprouvé, dès notre enfance, que plusieurs [des] mouvements [de notre corps] obéissaient à la volonté, qui est une des puissances de l’âme... (La Description du Corps Humain, Préface [3])

Mais ce sur quoi il insiste avant tout, et qui est particulièrement novateur de sa part, c’est plutôt le second volet de sa thèse : la stricte limitation de l’action de l’âme sur le corps. Par exemple, au tout début de La Description du Corps Humain (l’un de ses derniers écrits, resté inachevé), il déclare que :

[...] la Médecine [aurait pu faire de grands progrès], tant pour guérir les maladies que pour les prévenir, et même aussi pour retarder le cours de la vieillesse, si on s’était assez étudié à connaître la nature de notre corps, et qu’on n’eût point attribué à l’âme les fonctions qui ne dépendent que de lui et de la disposition de ses organes. [4]

La médecine moderne, qui est cartésienne d’esprit, a entièrement donné raison à cette vision prophétique !

 Le fonctionnement purement physique du corps

L’insistance de Descartes est donc plutôt sur l’ampleur de l’aspect purement physique du fonctionnement du corps humain : en cela, il rompt de façon décisive avec le « vitalisme » aritotélicien, qui situait dans « l’âme » le principe de la moindre des activités du corps, de la digestion jusqu’à la locomotion... (cf. Qu’est-ce que le mécanisme cartésien ?). Pour Descartes (si l’on met de côté l’« ordre » initial donné par l’âme dans le cas des mouvements volontaires), le fonctionnement du corps humain est d’ordre purement physique.

Cette affirmation présente deux volets, selon qu’on considère les mouvements involontaires, ou volontaires, du corps :

Les mouvements involontaires du corps

Ils sont de nature purement physique (battement du cœur, digestion, etc.) :

[...] tous les mouvements que nous n’expérimentons point dépendre de notre pensée ne doivent pas être attribués à l’âme, mais à la seule disposition des organes. [5]

L’opposition est frontale avec ceux [6] qui « attribuent à notre âme » encore d’« autres fonctions..., comme de mouvoir le cœur et les artères, de digérer les viandes dans l’estomac, et semblables » [7].

Les mouvements volontaires du corps

Certes, ils dépendent d’une impulsion initiale donnée par l’âme, mais une fois cet « ordre » donné au cerveau, l’accomplissement du mouvement est de nature purement physique (influx nerveux, contraction musculaire, etc.) :

[...] même les mouvements qu’on nomme « volontaires » procèdent principalement de cette disposition des organes, puisqu’ils ne peuvent être excités sans elle, quelque volonté que nous en ayons, bien que ce soit l’âme qui les détermine. [8]

Notes

[1Cf. G. Ryle, The Concept of Mind (1949), ch. 1 : « Descartes’ Myth ».

[2Sur la « pensée » comme seule et unique activité de l’âme, et l’identité : penser = être conscient, cf. Qu’est-ce que le dualisme cartésien ?

[3R. Descartes, La Description du Corps Humain et de toutes ses fonctions, éd. Adam & Tannery, tome XI, p. 224.

[4R. Descartes, La Description du Corps Humain et de toutes ses fonctions, éd. Adam & Tannery, tome XI, p. 223-4.

[5R. Descartes, La Description du Corps Humain et de toutes ses fonctions, éd. Adam & Tannery, tome XI, p. 225.

[6Descartes feint de croire qu’ils ne sont que « quelques-uns », alors que c’est la position absolument dominante à son époque ! Ironie cartésienne...

[7Ibid., p. 224-5.

[8Ibid., p. 225

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