2. L’anthropologie philosophique traditionnelle : le face-à-face raison/désir (schéma bipartite)

lundi 4 janvier 2016, par Denis Cerba

En bref : Russell, dans ses PSR, propose de dépasser le schéma anthropologique traditionnel foncièrement bipartite (centré sur le face-à-face raison/désir), par l’adjonction de la composante pulsionnelle (schéma tripartite raison/désir/pulsion).

À l’issue de la philosophie moderne, c’est une conception foncièrement bipartite de l’homme qui s’est majoritairement imposée. Les deux composantes (ou facultés) fondamentales en l’homme sont la raison et le désir — leur union produisant la volonté (= le désir rationalisé).

Dans les PSR, Russell plaide pour le passage à un schéma tripartite, par l’adjonction d’une troisième composante fondamentale : la pulsion [impulse]. Nous étudierons en détail cette adjonction dans les articles suivants ; pour le moment, nous rappelons les grandes lignes du schéma traditionnel.

 Le schéma bipartite : raison/désir

Les différents philosophes modernes ont évidemment chacun leur terminologie et leur complexité propres, mais on peut tenir avec Russell que dans l’ensemble leur conception de l’homme reste dominée par le schéma bipartite : il y a en nous

  1. un principe fondamental de connaissance, qu’on peut appeler la RAISON [REASON],
  2. un principe fondamental d’action, qu’on peut appeler le DÉSIR [DESIRE].

La raison

Comme principe fondamental de connaissance, la raison est une puissance théorétique : elle recherche le Vrai et produit des croyances [beliefs]. À son meilleur, la raison produit la science et la philosophie.

Le désir

Comme principe fondamental de vouloir et d’agir, le désir est une puissance pratique : il recherche le Bien — ou du moins ce qui lui apparaît tel — et produit des actions. Il est multiforme et se porte sur un grand nombre d’objets différents selon les personnes ; il donne à notre vie son dynamisme fondamental.

Bien évidemment, les activités respectives de la raison et du désir ne sont pas simplement juxtaposées : raison et désir interagissent. La raison indique au désir ce qu’est le Bien, et le désir pousse la raison à rechercher le Vrai.

Traditionnellement, raison et désir trouvent leur unité la plus parfaite sous la forme de la volonté : le désir informé par la raison.

 La volonté comme désir rationalisé

Le désir comme tel n’est pas seulement multiforme. On peut dire également de lui qu’il n’est pas nécessairement bon : le désir se porte sur ce qui lui apparaît bon, et il est en cela dépendant de la raison, dont c’est le rôle de comprendre en quoi consiste effectivement le Bien. Quand la raison saisit le Bien et l’indique au désir pour qu’il le mette en pratique, on a alors la VOLONTÉ [1] : la volonté est le désir formé, informé, discipliné, éclairé, contrôlé, guidé... par la raison.

C’est la philosophie morale (ou éthique) qui se pose la question de savoir comment rationaliser au mieux le désir. Il existe deux grands types de théories à ce sujet :

  1. Les théories de type DÉONTOLOGIQUE : le désir devient volonté quand il obéit à certains grands principes a priori édictés par la raison.
  2. Les théories de type CONSÉQUENTIALISTE : la valeur d’un désir s’évalue en fonction de la valeur des conséquences qu’il est susceptible de produire.

Le déontologisme

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E. Kant, le summum du déontologisme

Les théories de type déontologique sont centrées autour de la notion de devoir : le désir devient bon et se mue en volonté quand il obéit aux principes a priori édictés d’en haut par la raison. Le représentant le plus célèbre de cette tendance est le philosophe allemand E. Kant (1724-1804), dont le fameux « impératif catégorique » représente le summum inégalé de la morale déontologiste : « Agis seulement d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ».

Le conséquentialisme

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John Stuart Mill (1806-1873)

Le conséquentialisme est une théorie éthique d’orientation plus empirique : la valeur d’un désir, et de l’acte qu’il inspire, se mesure avant tout à la valeur des conséquences qu’il produit (ou est susceptible de produire). Même s’il est besoin, dans cette perspective, d’une certaine « idée du Bien » pour juger ce qui est en définitive bon ou mauvais, reste que l’essentiel du jugement éthique se déplace vers la découverte des — éventuelles — conséquences de nos actes et de l’appréciation — nécessairement nuancée — de leur valeur. À l’issue de la philosophie moderne et à l’aube de la philosophie contemporaine, le philosophe le plus représentatif de la tendance conséquentialiste est certainement le philosophe anglais John Stuart Mill (1806-1873).

 L’apport russellien : l’importance de la pulsion

L’originalité de Russell consiste dans le passage d’un schéma anthropologique foncièrement bipartite à un schéma tripartite, par l’adjonction (à côté de la raison et du désir) de la PULSION [IMPULSE] : la pulsion se distingue à la fois de la raison (par son côté dynamique), et du désir (par son côté inconscient et instinctif).

Cette adjonction implique une remise en cause nuancée du face-à-face traditionnel raison/désir : Russell n’a rien contre le projet d’une rationalisation du désir (mais plutôt d’après le schéma conséquentialiste...), mais il le juge drastiquement insuffisant pour assurer l’orientation de notre vie vers le Bien : seule la puissance en nous des pulsions de vie peut réaliser efficacement cet idéal.

Notes

[1VOLUNTAS en latin, WILL en anglais

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