14. Est-il possible (et souhaitable) de parler de Dieu « par analogie » ?

mercredi 5 mars 2014, par Denis Cerba

En bref : On peut parler de Dieu, comme de toute chose, « par analogie » : en donnant un sens plus large aux mots qu’on emploie. Mais ce n’est pas nécessaire, ni particulièrement souhaitable, car cela équivaut simplement à parler de Dieu de façon plus vague.

Si parfois les mots ordinaires ne suffisent pas pour parler de Dieu, et si on ne peut pas s’appuyer sur une expérience religieuse personnelle pour donner sens aux mots de la théologie, alors la seule façon de donner un nouveau sens à certains mots utilisés en théologie est de recourir au procédé traditionnellement appelé l’analogie.

L’analogie ne donne pas un sens entièrement nouveau aux mots : dire par exemple que Dieu est « sage » en un sens analogique ne signifie pas qu’on ne puisse plus continuer à dire que l’homme est « sage ». Donc l’analogie ne fait que modifier (étendre) le sens des mots : le mot « sage », qui ne désignait auparavant que la sagesse humaine (et ne convenait pas à Dieu), désigne maintenant aussi la sagesse divine (sans cesser pour autant de désigner la sagesse humaine).

La seule façon de modifier le sens d’un mot ordinaire, c’est d’amender les règles qui déterminent son utilisation : soit les règles syntaxiques, soit les règles sémantiques, soit les deux. Le procédé analogique que décrit Swinburne repose principalement sur une modification des règles sémantiques (qui sont les plus fondamentales pour l’utilisation d’un mot), mais celle-ci entraîne aussi nécessairement une certaine modification des règles syntaxiques d’utilisation du mot en question.

Comment modifier les règles sémantiques d’utilisation d’un mot ordinaire ? Ce qui est propre à une règle sémantique, c’est de renvoyer à des exemples standards d’utilisation d’un mot ; ces exemples standards sont des choses ou des circonstances relevant de l’expérience commune. Or, il n’est pas possible de recourir à de nouveaux exemples standards (c’est-à-dire qui ne fassent pas partie de l’expérience commune) : un exemple n’a d’efficacité sémantique que si précisément il relève de l’expérience ordinaire... (C’est pour cela que les expériences religieuses personnelles ne servent à rien dans ce contexte). Donc, la seule façon de modifier une règle sémantique d’utilisation d’un mot, c’est de recourir aux mêmes exemples standards, mais de modifier le rôle qu’ils jouent dans l’établissement de la règle. Voici comment Swinburne décrit cette modification :

Le premier processus consiste à modifier les règles sémantiques, de façon que les exemples standards y jouent un rôle différent. Nous avons vu dans le chapitre 3 que la façon normale s’opérer des règles sémantiques est la suivante : certains exemples standards sont fournis, et ensuite un objet est déclaré correctement décrit comme « W » s’il ressemble aux objets standards comme ils se ressemblent entre eux et autant qu’ils se ressemblent entre eux. La modification apportée aux règles consiste à dire que dans le nouvel usage, un objet est correctement appelé « W » s’il ressemble aux exemples standards d’objets W comme ceux-ci se ressemblent entre eux, mais soit autant qu’ils se ressemblent entre eux, soit plus qu’il ne ressemble aux exemples standards des objets qui ne sont pas W. (The Coherence of Theism, chap. 4, p. 59)

On étend le sens d’un mot en assouplissant la relation de ressemblance qui réunit les objets auxquels il s’applique : au lieu que pour être appelé « W », quelque chose doive ressembler aux choses normalement appelées « W » autant que ces choses se ressemblent entre elles, il suffit (pour employer « W » en un sens analogique) que quelque chose ressemble plus aux choses normalement appelées « W » qu’aux choses qu’on n’appelle normalement pas « W ». Par exemple, on pourrait décider d’utiliser « bleu » en un sens analogique pour décrire des objets violets : pour autant qu’un objet violet ressemble plus, sous le rapport de la couleur, à un objet normalement décrit comme « bleu » qu’à un objet normalement décrit comme non-bleu (mais, par exemple, comme « jaune », ou « vert », ou « rouge », etc.).

Néanmoins, même si la composante sémantique est la plus fondamentale, l’utilisation d’un mot obéit toujours aussi à un certain nombre de règles syntaxiques (qui régissent ses rapports avec d’autres mots, qui ont eux-mêmes leur enracinement sémantique). Par exemple, le mot « bleu » (en son sens ordinaire) obéit à une quantité de règles sémantiques, telles que : « Le bleu est une couleur primaire », « Le bleu est une autre couleur que le violet », « Le bleu n’est pas la couleur liturgique du deuil », etc. Il est clair qu’une modification des règles sémantiques d’utilisation d’un mot ne va pas sans une modification également de ses règles syntaxiques d’utilisation. D’une façon générale, cette modification va elle aussi dans le sens d’un assouplissement : donner un sens analogique à un mot requiert l’abandon d’un nombre plus ou moins grand de règles syntaxiques le concernant. Par exemple, dans le cas du mot « bleu », il faudra laisser tomber la règle : « Le bleu est une couleur primaire » (certes, on pourra dire que « Le bleu n’est pas une couleur primaire », mais ce ne sera guère utile car on ne pourra déduire du fait qu’un objet est « bleu » qu’il n’est pas d’une couleur primaire... puisqu’il peut être effectivement bleu au sens ancien du terme !).

Si l’on combine modification des règles sémantiques et modification des règles syntaxiques, on aboutit à cette définition de l’analogie :

Quand la signification d’un mot « W » est modifiée par le changement du rôle des exemples dans la règle sémantique qui gouverne son utilisation (c’est-à-dire par le fait de dire que pour être « W » un objet n’a qu’à ressembler aux objets standards plus que les objets qui sont des cas standards d’objets « non-W », mais n’a plus besoin de leur ressembler autant qu’ils se ressemblent eux-mêmes les uns aux autres) et par l’abandon de certaines règles syntaxiques (de sorte que certaines inférences ne sont plus valides), je dirai que le mot « W » est maintenant utilisé (en comparaison avec son ancien usage) de façon « analogique ». L’assouplissement des règles signifie que « W » désigne maintenant une nouvelle propriété W*. (The Coherence of Theism, p. 61-62)

On voit qu’au total, l’analogie aboutit à donner aux mots un sens moins précis, et donc à diminuer d’autant leur efficacité à décrire la réalité : la nouvelle propriété W* que désigne maintenant le mot « W » est possédée par un plus grand nombre de choses, mais elle les décrit d’une façon d’autant moins précise (les objets violets peuvent maintenant être qualifiés de « bleus », mais cela veut dire que quand on affirme qu’un objet est « bleu », on ne peut plus savoir s’il est bleu au sens ancien, non analogique du terme, ou s’il est violet). De même, en diminuant le nombre et la précision des règles syntaxiques, le recours à l’analogie diminue le nombre des relations logiques existant entre les notions, donc il limite notre connaissance des choses par inférence : par exemple, du fait qu’un objet est « bleu », on ne pourra plus conclure qu’il est d’une couleur primaire.

Ces inconvénients expliquent le rôle très limité que Swinburne accorde à l’analogie en théologie. Certes, on peut parler de Dieu « par analogie » (comme de toute chose !), mais ce n’est pas particulièrement souhaitable : l’analogie n’est pas le procédé permettant de parler de Dieu de la façon la plus appropriée (comme le soutient par exemple la tradition thomiste), elle n’est qu’un pis-aller, auquel ne recourir que de façon exceptionnelle et dont l’utilisation ne signale qu’une connaissance déficiente de Dieu de la part de celui qui l’emploie. Le mieux est toujours de parler de Dieu en des termes ordinaires (qui, comme tels, ont le plus de contenu) ; s’il se trouve qu’on doive parfois recourir à l’analogie, c’est simplement qu’on a une connaissance insuffisante et trop vague de ce dont on parle (et non pas une quelconque connaissance « supérieure »).

Cela s’observe particulièrement dans le cas particulier de la question de la cohérence du théisme. Le recours à l’analogie ne fait que limiter la possibilité de montrer que le théisme est cohérent (ou incohérent). En effet, on ne peut montrer qu’une proposition est cohérente (ou incohérente) qu’en montrant ce qu’elle implique ou ce par quoi elle est impliquée (cf. Comment montrer qu’une proposition est cohérente ?) ; or, en diminuant le nombre et la précision des règles syntaxiques, l’analogie diminue d’autant la possibilité de montrer ce qu’implique une proposition (ou ce par quoi elle est impliquée). Aussi le théiste ne recourra à l’analogie que dans le cas exceptionnel où une proposition crédale s’avèrera incohérente en son sens ordinaire, et cohérente seulement en un sens analogique. C’est la pratique de Swinburne dans La cohérence du théisme, où il ne recourt à l’analogie qu’au cas-par-cas et de façon très rare.

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