13. Est-ce l’« expérience religieuse » qui donne sens aux mots de la théologie ?

jeudi 13 février 2014, par Denis Cerba

Ce n’est pas parce que Dieu est « extraordinaire » qu’on ne peut pas parler de lui avec des mots « ordinaires » : l’argument ne tient pas, puisqu’il existe des procédés fort courants qui permettent de parler de choses tout à fait inouïes en utilisant des mots tout ce qu’il y a de plus ancrés dans l’expérience quotidienne (cf. Peut-on parler de Dieu avec des mots ordinaires ?) !

Néanmoins, cet argument ne prouve pas encore que dans le cas très particulier de Dieu, il ne soit pas nécessaire de recourir à des mots spéciaux : peut-être Dieu est-il encore plus extraordinaire que tout ce dont on peut parler soit en combinant des propriétés ordinaires, soit en portant des propriétés ordinaires à un degré inhabituel. Deux questions se posent alors : quels sont ces autres procédés ? et sont-ils pertinents dans le cas de Dieu ?

Swinburne étudie deux procédés de ce genre :

  1. Le recours à l’expérience religieuse personnelle,
  2. Le recours à l’analogie.

Sa conclusion est la suivante : pour parler de Dieu dans des mots autres que les mots ordinaires employés en leur sens ordinaire, seul le procédé de l’analogie est viable. Néanmoins, même ce procédé ne doit être employé que de la façon la plus limitée possible.

Nous nous intéressons ici au premier volet de cette conclusion : on ne peut s’appuyer sur une expérience religieuse personnelle pour étendre le sens des mots qu’on utilise en théologie.

Pourtant, la suggestion semble séduisante : si le théiste, pour parler de Dieu, doit utiliser des mots tels que « personne », « bon », « sage », « puissant », « miséricordieux », etc., en un sens autre que leur sens ordinaire, pourquoi ne ferait-il pas appel pour cela non pas à l’expérience ordinaire, mais à l’expérience religieuse ? Pourquoi ne pourrait-il pas dire : Si tu veux savoir ce que la « miséricorde » de Dieu veut dire, tombe à genoux, demande à Dieu de te pardonner tes péchés, et tu comprendras par expérience ce que cela veut dire que Dieu te pardonne tes péchés !

Le problème n’est pas ici de savoir si ce genre d’expérience religieuse est véridique ou non : c’est une autre question ! La question est de savoir si ce genre d’expérience peut donner sens à des mots. Or, la réponse est non. L’expérience religieuse personnelle n’est pas suffisamment publique pour pouvoir donner sens à un mot par une règle sémantique. Tout le monde ne fait pas ce genre d’expérience (même les croyants !) et, plus encore, même si quelqu’un fait cette expérience, personne d’autre ne peut la partager avec lui au moment même où il la fait : donc personne ne peut pointer cette expérience à d’autres pour leur indiquer le sens d’un mot (ou le nouveau sens d’un ancien mot) ; or, une telle ostension est inhérente à l’utilisation d’une règle sémantique (seule alternative à l’utilisation de mots ordinaires en leur sens ordinaire).

Répondre à cet article