12. Peut-on parler de Dieu avec des mots ordinaires ?

mercredi 5 février 2014, par Denis Cerba

La tentation est grande, pour un théologien, de s’éloigner de la façon ordinaire de s’exprimer et d’utiliser un vocabulaire très spécial pour parler de Dieu : Dieu étant « extraordinaire », « transcendant », « au-delà de toute compréhension et de toute représentation », etc., comment pourrait-on en dire quoi que ce soit de vrai en n’utilisant pour l’essentiel que des mots ordinaires pris en leur sens ordinaire !

Telle est pourtant bien la thèse de Swinburne : sous peine de ne pas dire grand-chose, la théologie doit s’efforcer au maximum d’utiliser des mots et des façons de parler tout à fait ordinaires.

Nous traitons ici une première objection à cette thèse qui vient immédiatement à l’esprit : est-il possible de parler de quelque chose d’extraordinaire avec des mots ordinaires ?

La réponse est : Oui ! et c’est même quelque chose d’assez ordinaire...

Il y a deux façons tout à fait ordinaires de parler de quelque chose d’extraordinaire avec des mots ordinaires (c’est-à-dire qui désignent des propriétés ordinaires, expérimentables) :

  1. En combinant ces propriétés de façon inhabituelle : les propriétés familières du monde, combinées de façon inédite, permettent de parler de choses très étranges. C’est un procédé bien connu des récits mythologiques : un animal aussi fabuleux que la Licorne se décrit simplement comme un « cheval » avec une « corne » sur le front... De la même façon, un philosophe aussi « sceptique » que Hume peut déclarer : « Je peux m’imaginer une ville comme la Nouvelle Jérusalem, dont les rues sont pavées d’or et les murs bâtis en rubis, bien que je n’aie jamais rien vu de tel » (Traité de la Nature Humaine, I, I, 1). C’est de cette façon que la théologie parvient à décrire très simplement certaines caractéristiques essentielles de Dieu : le fait qu’il combine la puissance et la bonté (ce qui n’est généralement pas le cas des potentats humains !), ou qu’il soit dépourvu de corps, etc.
  2. En portant ces propriétés à un degré inhabituel. On sait ce que cela veut dire pour telle personne d’être plus (ou moins) grande que telle autre : on n’a donc aucun mal à comprendre un livre de science-fiction qui parlerait d’êtres humains qui seraient beaucoup plus grands que tous ceux que nous connaissons (par exemple : qui mesureraient 3 mètres...). On peut ainsi décrire avec des mots ordinaires, employés dans leur sens ordinaire, des mondes extrêmement différents du nôtre ! C’est un procédé auquel la théologie recourt depuis toujours : par exemple, Dieu est « puissant » au point d’être tout-puissant, etc.

Évidemment, Swinburne n’est pas en train de soutenir qu’en combinant n’importe quelles propriétés portées à n’importe quel degré, on obtient toujours des propositions cohérentes (et éventuellement vraies) ! La question se pose bel et bien de savoir s’il est possible que telle ou telle propriété soit combinée à telle ou telle autre, ou puisse effectivement exister à tel ou tel degré : ainsi, un athéiste tel A. Flew est-il tout à fait fondé à se demander s’il est possible qu’un être tel que « Dieu » (supposé par exemple être immatériel et présent à toute chose) soit également une « personne », comme les théistes le prétendent. Mais ce sont là d’autres questions, qui concernent d’une part la cohérence d’une proposition, et d’autre part la démonstrabilité de cette cohérence. Ici, Swinburne soutient seulement cette thèse (préalable, simple et fondamentale) : ça n’est certainement pas parce que Dieu n’est pas ordinaire, qu’on ne peut pas parler de lui en termes ordinaires !

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