10. La faiblesse explicative du dualisme de substance

mercredi 27 août 2014, par Denis Cerba

En bref : La théorie du « dualisme de substance » se montre particulièrement inefficace dans l’explication des phénomènes mentaux qu’une théorie de l’esprit a pour but d’expliquer. Il semble qu’on puisse en conclure qu’une théorie radicalement non-physicaliste de l’« esprit » constitue aujourd’hui une perspective révolue.

L’argument de la « faiblesse explicative du dualisme de substance » est l’un des arguments qu’on peut opposer à la théorie du dualisme de substance.

 Six phénomènes « mentaux »

JPEG - 9.7 ko
La réflexion est de la causation (intra)mentale (cf. point n°3)

Une théorie de l’esprit a pour but d’expliquer les « phénomènes mentaux » : tout ce qui nous semble caractéristique d’une vie mentale en nous, du fait que nous ayons un « esprit » (mind). En particulier, les philosophes contemporains dressent une liste d’au moins six phénomènes incontournables, caractéristiques de l’« esprit » :

  1. Certains états mentaux sont causés par certains états du monde. Par exemple : la douleur ressentie par Jean (état mental) est causée par l’épingle qui s’est plantée dans son pied (état du monde). Ou : que Jean pense qu’il y a une tasse de thé sur la table (état mental) est causé par le fait qu’il y a une tasse de thé sur la table (état du monde), etc.
  2. Certains états mentaux causent des actions. Par exemple : l’envie qu’a Jean de prendre un café (état mental), associée à sa croyance qu’il y a du café à la cuisine (état mental), ont fait qu’il est allé à la cuisine (action). Ou : la peur ressentie par Jean (état mental) a causé sa fuite devant le lion (action).
  3. Certains états mentaux causent d’autres états mentaux. Par exemple : parce que Jean a eu mal la dernière fois qu’il est allé chez le dentiste (état mental), il a maintenant peur d’y aller (état mental). Ou bien : parce qu’il pense que c’est aujourd’hui vendredi (état mental), et qu’il pense aussi que vendredi est jour de paye (état mental), Jean pense que c’est aujourd’hui jour de paye (état mental). Ce deuxième exemple montre que dans certains cas, les relations causales entre états mentaux suivent les relations logiques entre ces mêmes états : parfois (souvent ?...), nos processus de pensée sont rationnels.
  4. Certains état mentaux sont conscients. Beaucoup (la plupart ?) de nos actes ou états mentaux sont l’objet d’une certaine expérience subjective qu’on appelle la « conscience » : par exemple, quand je vois quelque chose de couleur rouge, je fais une certaine expérience (celle du « rouge ») ; même chose quand je veux « consciemment » quelque chose, etc. (Cf. L’argument de la conscience)
  5. Certains états mentaux sont au sujet de choses dans le monde. Il s’agit de l’intentionnalité (ou du contenu intentionnel) des états mentaux : certains états mentaux représentent le monde comme étant tel ou tel. Par exemple : si je pense que le Mont Blanc est en France, ma pensée est à propos du Mont Blanc, et elle le représente comme étant en France.
  6. Certains états mentaux sont corrélés de façon systématique avec certains états du cerveau. Par exemple : la neurobiologie a mis en évidence que l’activation consciente d’un souvenir (état mental) allait systématiquement de pair avec une certaine activité physiquement repérable du cerveau, etc.

 Le dualisme de substance explique-t-il ces phénomènes ?

Une objection importante qu’on peut adresser à la théorie du « dualisme de substance » est qu’elle ne constitue pas une explication spécialement pertinente (éclairante) de ces phénomènes mentaux. Or, si une théorie n’explique pas les phénomènes, quel crédit a-t-elle ? Elle devient plus une simple conviction qu’une véritable théorie philosophique.

Reprenons nos six phénomènes un par un :

  1. Phénomènes 1 et 2 : on retrouve ici l’argument de la Princesse Élisabeth contre le dualisme cartésien. Si on fait de l’esprit une substance non-physique et du corps une substance physique, il devient plutôt plus difficile d’expliquer qu’il puisse y avoir interaction causale entre les deux...
  2. Phénomène 3 : en quoi consiste une relation causale entre deux états non-physiques ? C’est quelque chose que le dualisme de substance postule, plus qu’il n’explique. En outre : en quoi le dualisme de substance explique-t-il que certaines relations causales entre états mentaux soient rationnelles, et d’autres non ?
  3. Phénomène 4 : on peut objecter sur ce point au dualisme de substance de ne pas mettre en évidence en quoi le fait qu’un état mental soit non-physique explique qu’il soit conscient... Qu’y a-t-il précisément dans le non-physique qui facilite la conscience (et inversement : dans le physique, qui s’y oppose ?). Le problème s’aggrave si l’on tient compte du fait (relativement avéré aujourd’hui !) que certains états mentaux sont inconscients — ce qui semble corroborer le fait que la distinction conscient/inconscient ne d’identifie pas sans plus avec la distinction non-physique/physique...
  4. Phénomène 5 : on ne voit pas spécialement en quoi le caractère non-physique d’un état mental explique son éventuel caractère intentionnel.
  5. Phénomène 6. Le dualisme de substance affirme une interaction causale entre l’esprit (non-physique) et le corps (physique) : cette interaction, nous l’avons vu, n’est pas spécialement expliquée, mais elle aurait au moins l’avantage d’expliquer un certain nombre de corrélations cerveau/esprit (quand mon corps fait quelque chose parce que mon esprit le veut, il serait normal dans ce cas que s’observe une corrélation entre un certain état de mon esprit et un certain état de mon cerveau). Mais dans le cadre du dualisme de substance, une telle corrélation a des limites évidentes. Prenons le cas du raisonnement. Le dualisme de substance nous enseigne habituellement que le raisonnement est une activité qui relève exclusivement de l’« esprit » (non-physique) ; pourtant, la biologie moderne a mis en évidence que certains dommages au cerveau affectent notre capacité à raisonner : un tel phénomène devient inexplicable dans le cadre du dualisme de substance.

 Conclusion

Notons bien la portée — limitée, mais réelle — de l’objection ici avancée contre le dualisme de substance : il ne s’agit pas de dire que les six phénomènes mentaux en question s’expliquent particulièrement bien dans le cadre d’une théorie non-dualiste de l’esprit — mais plutôt que, en tout cas, ils ne s’expliquent pas particulièrement bien dans le cadre du dualisme de substance !

On peut néanmoins aller un peu plus loin. Il existe aujourd’hui des perspectives prometteuses de développer des théories physicalistes de phénomènes tels que la perception, la pensée, l’action, ou la conscience. En revanche, un tel développement ne semble pas à la portée d’une théorie non-physicaliste de l’« esprit ». Il y a aujourd’hui des raisons déterminantes de regarder une théorie radicalement non-physicaliste de l’« esprit » (tel que le dualisme de substance) comme le vestige intellectuel d’un âge révolu.

Répondre à cet article