1. Qu’est-ce que le « mécanisme cartésien » ?

mardi 24 mars 2015, par Denis Cerba

En bref : Ce qu’on appelle le « mécanisme cartésien » est en fait une conception physicaliste du corps vivant : contrairement au « vitalisme », le physicalisme tient que le corps vivant s’explique par les mêmes principes physico-chimiques que tout corps physique, et qu’il ne se distingue d’un corps inorganique que par son degré de complexité. C’est foncièrement la position de la biologie moderne.

Descartes est célèbre dans l’histoire de la philosophie pour avoir affirmé que les corps vivants (le corps humain, comme celui des animaux) ne sont que des « machines » (c’est la théorie dite du « corps-machine »). Par exemple, dans La description du corps humain (1648), il parle du corps humain comme de « toute la machine que j’ai à décrire » [1].

C’est une théorie importante et novatrice, qu’il importe de bien comprendre.

 Le physicalisme cartésien

La meilleure façon d’exprimer aujourd’hui cette idée consiste à dire que Descartes défend une conception physicaliste du corps vivant. Cela signifie que le corps n’est qu’un objet physique, un objet physique comme un autre : sa nature et son fonctionnement s’expliquent par les mêmes principes que ceux qui gouvernent tout corps physique, les principes physico-chimiques que la science recherche et met peu à peu en évidence :

  1. Les principes chimiques décrivent le comportement et l’interaction des éléments chimiques (c’est-à-dire des différents types d’atomes : l’hydrogène, l’oxygène, le fer, le carbone, etc.) et des différents types de molécules qu’ils composent : l’eau (H2O), le sel (NaCl), etc.
  2. Les principes physiques sont plus fondamentaux : ils décrivent les propriétés des particules subatomiques (protons, électrons, neutrons, quarks, etc.), qui elles-mêmes expliquent les propriétés des éléments chimiques. C’est pourquoi on résume cette théorie en parlant de conception physicaliste du corps.

Certes, Descartes ne connaissait évidemment pas ces principes sous la forme sous laquelle nous les connaissons aujourd’hui ! Mais on peut dire que sa théorie du corps comme res extensa (comme chose simplement « étendue ») est du même ordre : c’est déjà une théorie physicaliste du monde matériel, foncièrement en accord avec les progrès de la science moderne (cf. Qu’est-ce que le dualisme cartésien ?). (Pour une définition du « physicalisme » par un métaphysicien contemporain, cf. Qu’est-ce que le physicalisme ?.)

Le physicalisme n’abolit nullement la distinction fondamentale : matière organique/inorganique (ou : matière vivante/inerte). Ce qu’il dit simplement, c’est que cette distinction ne nécessite pas de faire appel à d’autres principes que les principes physico-chimiques : la matière organique (i.e. : vivante) est composée des mêmes particules et atomes que la matière inerte (dotés des mêmes propriétés), la différence entre les deux n’est affaire que d’organisation et de complexité. La matière vivante n’est que de la matière « ordinaire » différemment organisée (certaines molécules, intégrant des atomes de Carbone ou d’Azote, ne se trouvent que dans le monde organique, etc.) et extraordinairement complexe.

En revanche, le physicalisme s’oppose à la conception « vitaliste » du corps. D’après cette conception, la nature et le comportement d’un corps vivant ne peuvent s’expliquer que par un (ou des) principe(s) spécifique(s), absent(s) du monde inorganique : un principe « vital ». C’est ce qu’Aristote appelait l’« âme végétative » (qui « animerait » les végétaux), l’« âme sensitive » (qui « animerait » les animaux), ou l’« âme intellective » (qui « animerait » le corps humain). Descartes a consciemment rompu avec cette vision vitaliste, aristotélisante, du corps : il a pratiqué l’anatomie et la dissection avec patience et passion, et n’a eu de cesse de montrer que ce qu’on avait l’habitude d’attribuer à l’« âme » (végétative, sensitive, etc.) s’expliquait en fait bien mieux par la pure et simple constitution physique du corps humain (la « disposition de ses organes ») : la digestion, la respiration, la circulation sanguine, etc. ne s’expliquent pas en faisant appel à une mystérieuse « âme végétative », mais plutôt en comprenant comment les principes de fonctionnement du monde physique expliquent également le fonctionnement de cette « machine » extraordinaire qu’est le corps humain. Il s’est avéré en cela l’un des fondateurs de la biologie moderne. L’option vitaliste, en biologie, s’est maintenue avec une certaine vigueur jusqu’au début du 20e s., mais on peut dire qu’aujourd’hui, elle a quasiment disparu.

On pourrait citer nombre de textes de Descartes qui attestent de cette rupture décisive avec l’aristotélisme ambiant en faveur d’une conception physicaliste. Voici, par exemple, le dernier § du Traité de l’Homme [2] :

Je désire que vous considériez [...] que toutes les fonctions que j’ai attribuées à cette Machine, comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil, la réception de la lumière, des sons, des odeurs, des goûts, de la chaleur, et de telles autres qualités, dans les organes des sens extérieurs, l’impression de leurs idées dans l’organe du sens commun et de l’imagination, la rétention ou l’empreinte de ces idées dans la Mémoire, les mouvements intérieurs des Appétits et des Passions, et enfin les Mouvements extérieurs de tous les membres, qui suivent si à propos, tant des objets qui se présentent aux sens, que des passions, et des impressions qui se rencontrent dans la Mémoire, qu’ils imitent le plus parfaitement qu’il est possible ceux d’un vrai homme — je désire, dis-je, que vous considériez que ces fonctions suivent toutes naturellement, en cette Machine, de la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que font les mouvements d’une horloge, ou autre automate, de celle de ses contrepoids et de ses roues, en sorte qu’il ne faut point à leur occasion concevoir en elle aucune autre Âme végétative, ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang et ses esprits, agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n’est point d’autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés. [3]

L’option physicaliste est ici très clairement exprimée. Descartes vient de décrire par le menu le fonctionnement d’une machine qu’il feint de supposer semblable à celle de notre corps. En fait, telle est bien la thèse qu’il défend : notre corps n’est ni plus ni moins qu’une machine de ce genre. Ses activités qui peuvent sembler mystérieuses — digestion, respiration, perception, mémoire, locomotion, etc. —, et que d’aucuns sont tentés d’attribuer à la présence d’une « âme » (végétative, sensitive, ou autre), s’expliquent en fait par les mêmes principes que ceux qui expliquent le comportement des « corps inanimés » : « le feu qui brûle continuellement dans [notre] cœur n’est point d’autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés » (Descartes pensait que la circulation sanguine s’expliquait par la chaleur qui règne dans le cœur : il s’est trompé sur ce point ! — mais l’idée générale demeure). Ce qu’il est essentiel de réaliser, d’après Descartes, c’est que les corps animés ne diffèrent des corps inanimés que par la complexité de leur organisation physique (= « la disposition de leurs organes »). Mais pour le comprendre, encore faut-il accepter d’étudier de près l’anatomie du corps humain...

 Un physicalisme contemporain

Pour apprécier la modernité et la fécondité du physicalisme cartésien, on peut le rapprocher de la position très similaire défendue par l’un des plus grands philosophes du 20e s. : B. Russell (1872-1970).

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An Outline of Philosophy (1927)

Dans An Outline of Philosophy, paru aux États-Unis en 1927, Russell exprime la supériorité du physicalisme sur le vitalisme en des termes et selon une inspiration étonnamment proches des termes et de l’inspiration qui furent ceux de Descartes trois siècles auparavant. Considérer le corps humain comme un ’mécanisme’ — c’est-à-dire comme de la matière obéissant aux mêmes lois physico-chimiques que la matière inerte, mais d’une structure incomparablement plus complexe — est une hypothèse de travail scientifiquement bien plus pertinente que ne l’est l’hypothèse, intellectuellement paresseuse, du ’vitalisme’ :

A few words must be said about the human body as a mechanism. It is an inconceivably complicated mechanism, and some men of science think that it is not explicable in terms of physics and chemistry but is regulated by some ’vital principle’ which makes its laws different from those of dead matter. These men are called ’vitalists’. I do not myself see any reason to accept their view, but at the same time our knowledge is not sufficient to enable us to reject it definitely. What we can say is that their case is not proved, and that the opposite view is, sientifically, a more fruitful working hypothesis. It is better to look for physical and chemical explanations where we can, since we know of many processes in the human body which can be accounted for in this way, and of none which certainly cannot. To invoke a ’vital principle’ is to give an excuse for laziness, when perhaps more diligent research would have enabled us to do without it. I shall therefore assume, as a working hypothesis, that the human body acts according to the same laws of physics and chemistry as those which govern dead matter, and that it differs from dead matter, not by its laws, but by the extraordinary complexity of its structure. [4]

Pour poursuivre l’exploration du « mécanisme cartésien », cf. Le rapport entre l’âme et le corps-machine selon Descartes.

Notes

[1Descartes, La description du corps humain et de toutes ses fonctions, éd. Adam & Tannery, tome XI, p. 226, l. 26.

[2Texte posthume, faisant partie du traité du Monde, que Descartes voulait publier à l’époque du Discours de la Méthode : l’« affaire Galilée » ayant entre-temps éclaté, Descartes a jugé plus prudent de ne pas jeter d’huile sur le feu... Le Traité de l’Homme se trouve dans le tome XI de l’édition Adam & Tannery, p. 119-202.

[3Descartes, Le Monde — Traité de l’Homme, éd. Adam & Tannery, tome XI, p. 201-2.

[4B. Russell, An Outline of Philosophy, chap. 2, éd. Routledge Classics (2009), p. 28-9.

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