1. Qu’est-ce que le dualisme de propriété ?

samedi 30 août 2014, par Denis Cerba

En bref : D’après la théorie du dualisme de propriété, l’« esprit » est bien non-physique, mais il se réduit à un ensemble de simples propriétés non-physiques de notre corps (physique). Sa forme la plus moderne est la théorie dite « épiphénoménaliste » (selon laquelle la conscience est un épiphénomène de l’activité du cerveau).

Le « dualisme de propriété » est l’une des grandes théories qui s’affrontent en philosophie de l’esprit contemporaine. Il ne faut pas le confondre avec le dualisme de substance (dont le plus illustre représentant est R. Descartes).

 Dualisme de propriété vs dualisme de substance

Dualisme de propriété et dualisme de substance sont deux formes de dualisme : l’un et l’autre affirment qu’il y a dualité en nous entre quelque chose de physique (le corps) et quelque chose de non-physique (« l’âme »). Néanmoins, alors que le dualisme de substance soutient que la part non-physique en nous est une chose à part entière (une « substance »), le dualisme de propriété se contente de soutenir que cette part non-physique n’est qu’une propriété (du corps physique) :

Le dualisme de propriété reconnaît qu’il y a du non-physique en nous, mais il soutient que cette dimension non-physique n’est qu’une propriété de notre corps physique (et non une chose à part entière).

Autrement dit : nous serions une substance physique (un corps), qui aurait deux types de propriétés :

  • des propriétés physiques : avoir telle taille, peser tel poids, être composé de tels atomes, se nourrir de glucides, de protides et de lipides, pouvoir être vu, touché, coupé, etc.
  • des propriétés mentales (non-physiques) : penser, croire, vouloir, désirer, décider, réfléchir, douter, ressentir, aimer, craindre, etc.

Pour mieux comprendre cette théorie, remémorons-nous d’abord ce qu’est une propriété.

 Qu’est-ce qu’une propriété ?

Nous avons déjà rencontré la distinction chose/propriété à propos du dualisme de substance.

Les propriétés ne sont pas des choses (things), mais seulement des façons dont sont les choses (ways things are) : elles ne peuvent absolument pas exister sans quelque chose d’autre dont elles soient les simples caractéristiques. Par exemple : ma voiture est une chose, je peux à la limite imaginer qu’elle existe toute seule dans l’univers... En revanche, sans elle, il n’est même pas concevable ou imaginable que ses propriétés existent : le fait qu’elle soit rouge ne peut en aucun cas exister « tout seul », c’est nécessairement une caractéristique de ma voiture.

Les différentes choses peuvent avoir des propriétés nombreuses et variées : ma voiture a pour propriétés d’être rouge, d’être une Citroën, d’avoir quatre roues, de m’appartenir, etc. La pièce de monnaie dans ma poche est une substance : elle a pour propriétés d’être dans ma poche, de valoir 2 euros, d’être bicolore, etc.

La distinction substance/propriété est une distinction métaphysique, très difficile à bien comprendre, qui peut laisser insatisfait et est peut-être infondée ! Elle est néanmoins assumée par la majorité des métaphysiciens contemporains et bénéficie d’une certaine valeur intuitive : nous l’utilisons tous couramment, même si nous sommes incapables de l’expliquer d’une façon entièrement satisfaisante. En tout état de cause, c’est elle qu’utilise le « dualisme de propriété » pour se formuler comme théorie de l’esprit.

 Le dualisme de propriété

Le dualisme de propriété continue donc à affirmer que l’esprit est non-physique, mais il renonce à en faire une substance (une chose à part entière). L’esprit se réduit à une propriété, ou plutôt à des propriétés : il n’y a plus un esprit, mais des « états mentaux », chacun de ces états étant une propriété d’une substance physique (le cerveau).

D’après le dualisme de propriété, l’« esprit » en nous n’est pas une chose, mais un simple ensemble d’états mentaux survenant et disparaissant. Ces états mentaux sont des propriétés non-physiques d’une substance physique : le cerveau.

La situation serait donc la suivante. Le cerveau est une substance physique, qui a :

  1. des propriétés physiques : peser à peu près un kilo, être constitué de milliards de neurones, être alimenté par des artères, etc.
  2. des propriétés non-physiques (plus ou moins durables) : être conscient, avoir mal, penser qu’on est lundi, souhaiter qu’on soit vendredi, etc.

Dans l’histoire de la pensée, la théorie thomiste de « l’âme » correspond peut-être à ce genre de position. Il faut ajouter « peut-être », car ce que dit saint Thomas d’Aquin sur la nature de l’esprit est extrêmement confus, voire contradictoire : d’un côté, il semble que l’âme soit une propriété du corps (l’âme comme « forme du corps »), et de l’autre une substance à part entière (l’âme comme immortelle et capable de subsister par elle-même).

La forme réellement importante aujourd’hui de dualisme de propriété, c’est celle défendue à la fin du 19e siècle par Thomas H. Huxley (1825-1895). Huxley est le fondateur de l’épiphénoménalisme, qui est une forme de dualisme de propriété. Huxley pense que ce qu’on appelle l’« esprit » n’est qu’un ensemble d’états mentaux, et que ceux-ci ne sont que des états de conscience : de simples épiphénomènes de notre activité cérébrale, qui constituent notre « vécu » conscient, mais n’ont en fait aucune efficacité ; c’est notre cerveau qui travaille, agit, détermine notre comportement, mais non nos « états de conscience » — qui sont au cerveau ce que la fumée est à l’usine : un sous-produit de son activité... Cette position peut sembler bizarre, mais elle est cohérente et intelligente. C’est une position de compromis : depuis Descartes, la biologie moderne met de plus en plus en évidence le lien esprit-cerveau (Huxley était lui-même biologiste), mais Huxley n’a pas voulu sauter le pas de l’affirmation de l’identité esprit-cerveau. Il a maintenu l’idée d’un résidu en nous non réductible à du physique : la conscience.

Répondre à cet article