1. Qu’est-ce que la théologie « naturelle » et quelle est son importance ?

vendredi 8 novembre 2013, par theopedie

En théologie chrétienne, on fait traditionnellement une distinction entre la théologie naturelle et la théologie révélée. Cette distinction est par exemple exposée par Thomas d’Aquin dès le début de sa Somme contre les Gentils (livre 1, chapitre 3). La théologie naturelle englobe ce que l’homme peut connaître de Dieu à partir de ses moyens ordinaires de connaissance : en se comprenant soi-même, ainsi que le monde qui l’entoure (principalement par la science et la philosophie), l’homme en arrive également à comprendre quelque chose de Dieu. On a pris l’habitude de regrouper sous le terme très englobant de « raison » tous ces moyens de connaissance purement humains, purement naturels, dont l’homme dispose : ainsi la théologie naturelle est-elle la connaissance de Dieu par la raison. S’en distingue la théologie révélée, qui cherche à connaître Dieu en recourant principalement à une source de connaissance beaucoup plus particulière : la façon dont Dieu lui-même a choisi de se révéler en un lieu et un temps très précis de l’histoire, à travers d’abord l’histoire d’Israël, puis, encore plus précisément, à travers la vie et la mort de Jésus de Nazareth. On a pris l’habitude de désigner sous le terme de Révélation l’ensemble de ces « informations » que Dieu a choisi de communiquer aux hommes de cette façon précise (que ce soit sous la forme de paroles inspirées ou d’événements purement historiques) : aussi appelle-t-on théologie « révélée » la réflexion humaine qui s’efforce de dégager de ces données une connaissance de Dieu ordonnée et cohérente.

Pour un chrétien, il peut être tentant de penser que, en matière de théologie, la théologie révélée suffit amplement ! Quelles informations plus fiables concernant Dieu pourrait-on avoir que celles-là mêmes que Dieu nous donne ? N’est-ce pas suffisant ? La théologie dite « naturelle » ne correspondrait alors qu’à un stade « primitif », aujourd’hui totalement dépassé, de notre relation à Dieu : quand Dieu se révèle en personne, il deviendrait totalement inutile de chercher encore à le discerner plus ou moins confusément dans la nature ou en nous-mêmes... C’est néanmoins une erreur de penser cela : théologie naturelle et théologie révélée ne s’excluent pas mutuellement, elles ne se remplacent pas non plus l’une l’autre, elles s’interpénètrent et concourent en profondeur à leur objectif commun : la connaissance de Dieu par l’homme ! La frontière entre théologie naturelle et théologie révélée est en fait beaucoup moins nette et étanche que les définitions pratiques que nous en avons données pourraient le laisser penser : elles sont plutôt les deux versants complémentaires d’une unique entreprise. La Révélation nous aide à discerner Dieu correctement à partir de la nature, mais notre connaissance de la nature nous aide aussi à comprendre vraiment la Révélation que Dieu nous adresse : pour nous sur cette terre, l’un ne va pas sans l’autre !

Il est très difficile de préciser plus le rapport entre théologie révélée et théologie naturelle, et ce n’est sans doute pas nécessaire. Ce qui nous importe ici avant tout, c’est de noter que la pensée chrétienne a toujours très majoritairement maintenu l’importance d’une certaine composante « théologie naturelle » au sein de la théologie « tout court » : prétendre comprendre Dieu en faisant fi de la connaissance du monde, c’est illusoire et dangereux !

La tradition catholique romaine, notamment, a toujours eu cette conviction : en témoigne éloquemment une déclaration officielle de sa part lors du concile Vatican I (1869-1870). La constitution dogmatique « Dei Filius » (24 avril 1870) s’attache à préciser les rapports de la foi et de la raison : il est remarquable d’y constater que la primauté affirmée de la foi (principe de la théologie révélée) n’annule en aucune façon l’importance accordée à la raison (comme principe d’une théologie naturelle). C’est la consécration d’une longue et constante tradition théologique. Citons notamment les deux passages suivants (extraits respectivement du chapitre 2 et du chapitre 4) :

La Révélation - La [...] sainte Église [...] tient et enseigne que Dieu [...] peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées [...].

La foi et la raison - L’Église catholique a toujours unanimement tenu et tient encore qu’il existe deux ordres de connaissance, distincts non seulement par leur principe mais aussi par leur objet. Par leur principe, puisque dans l’un c’est par la raison naturelle et dans l’autre par la foi divine que nous connaissons. Par leur objet, parce que, outre les vérités que la raison naturelle peut atteindre, nous sont proposés à croire les mystères cachés en Dieu, qui ne peuvent être connus s’ils ne sont divinement révélés.

Il est remarquable que l’Église admette en toute clarté la validité d’une théologie naturelle : on s’attendrait peut-être plutôt à ce qu’elle n’admette d’autre discours sur Dieu que celui de la théologie révélée... Notons bien, notamment, que quand elle dit que la raison et la foi portent sur des objets différents (les « deux ordres de connaissance » sont « distincts [...] par leur objet »), cela ne signifie pas que la raison ne peut pas avoir Dieu pour objet, puisque le chapitre II dit exactement le contraire : « Dieu peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine ». Donc, la seule façon de comprendre cette affirmation est la suivante : certes, la raison ne peut connaître Dieu que de façon limitée et incomplète, imparfaite (elle n’accède pas à tous les « mystères cachés en Dieu »), mais elle peut néanmoins dire quelque chose, et quelque chose de vrai, sur Dieu. La différence, donc, entre connaissance rationnelle de Dieu et connaissance de Dieu par la foi ne consiste pas en ce que la connaissance rationnelle ne connaisse pas proprement Dieu, mais seulement en ce qu’elle ne le connaisse pas de façon parfaite (complète, exhaustive).

Mais il faut noter que la théologie révélée, elle aussi, est loin de connaître Dieu de façon parfaite La constitution « Dei Filius » est tout aussi claire sur ce point (Chapitre IV. La foi et la raison) :

Car les mystères divins, par leur nature même, dépassent tellement l’intelligence créée que, même transmis par la révélation et reçus par la foi, ils demeurent encore recouverts du voile de la foi, et comme enveloppés dans une certaine obscurité, aussi longtemps que, dans cette vie mortelle, nous cheminons loin du Seigneur, car c’est dans la foi que nous marchons et non dans la vision.

Remarquons bien cette autre chose : les « mystères divins », eux aussi, même « reçus par la foi », sont compris par « l’intelligence créée » (on pourrait dire : la raison ordinaire). L’homme n’a qu’une intelligence (une seule et même capacité de comprendre les choses), et c’est elle, et elle seule, qui est à l’œuvre aussi bien dans la théologie révélée que dans la théologie naturelle. Nous retrouvons donc dans les déclarations du Concile Vatican I ce que nous suggérions plus haut : la distinction théologie naturelle/théologie révélée n’est pas étanche et absolue. La seule et unique chose dont il s’agit au fond, c’est de notre connaissance de Dieu en cette vie : elle est toujours le fait de notre « intelligence créée » (notre intelligence ordinaire), soit à partir de ce nous arrivons à comprendre du monde, soit à partir de ce que Dieu nous dit directement. La foi n’est pas du tout l’autre de la raison ! Nous ne découvrons Dieu que par leur intime collaboration au sein de notre intelligence.

C’est bien ce que conclut « Dei Filius » (Chapitre IV) :

Mais, bien que la foi soit au-dessus de la raison, il ne peut jamais y avoir de vrai désaccord entre la foi et la raison, étant donné que c’est le même Dieu qui révèle les mystères et communique la foi, et qui a fait descendre dans l’esprit humain la lumière de la raison : Dieu ne pourrait se nier lui-même ni le vrai contredire jamais le vrai.

Pour comprendre tout cela de façon plus précise et concrète, il faut considérer maintenant l’histoire de la théologie chrétienne. On y constatera :

  1. la place centrale de la théologie « naturelle » dans la forme la plus traditionnelle de la théologie (Thomas d’Aquin),
  2. sa disparition (aberrante !) dans la théologie mainstream du 20e siècle,
  3. et sa réapparition, sous une forme moderne et intelligente, dans la théologie dite « analytique ».

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