1. Qu’est-ce qu’être une « personne » ?

vendredi 28 mars 2014, par Denis Cerba

En bref : Une personne se définit par 4 aptitudes fondamentales : être doué de langage, pouvoir avoir des volontés de deuxième ordre, pouvoir dépasser l’observable, et surtout pouvoir former des jugements concernant le bien et le mal.

Pour savoir s’il peut exister une personne telle que Dieu (ou si Dieu peut être une personne), il faut déjà déterminer ce qu’est une personne.

Qu’il y ait dans le monde des « personnes », et que nous sachions les distinguer des choses qui n’en sont pas (par exemple, les animaux ou les choses matérielles), c’est quelque chose d’assez certain ; par conséquent, il est tout à fait rationnel de s’appuyer sur ces données pour essayer de répondre à des questions moins évidentes, telles que celle qui nous occupe ici : peut-il exister une personne telle que Dieu ? Dans ces conditions, essayons de ramasser le contenu de notre connaissance de ce qu’est une « personne » en général.

D’abord : d’où nous vient cette connaissance ? À l’origine, nous avons tous appris ce qu’est une personne pour en avoir rencontré des exemples : nous-mêmes, nos parents, nos frères et sœurs, etc., et parce qu’on nous a dit que ces choses étaient des « personnes ». Mais notre connaissance s’est précisée quand nous avons appris à reconnaître que les personnes possèdent certaines caractéristiques que les autres choses n’ont pas.

La question essentielle est donc la suivante : quelles caractéristiques essentielles les personnes possèdent-elles, qui les distinguent des choses qui ne sont pas des personnes ?

Cette question est complexe. Une première étape consiste à dire que les personnes se distinguent déjà des choses dites « inanimées ». Certes, les « personnes » partagent avec les choses « inanimées » des caractéristiques communes : une personne a un poids, une taille, etc., bref certaines caractéristiques qu’elle partage avec toutes les choses physiques. Dans la terminologie du philosophe anglais P. Strawson (1919-2006) : les personnes peuvent se voir attribuer des prédicats de type M (comme toute chose matérielle) [1]. Mais ce qui distingue une personne, c’est qu’on peut lui attribuer aussi des prédicats de type P : par exemple le fait de « sourire », de « souffrir », de « réfléchir », ou même simplement de « faire une promenade » (les choses simplement matérielles se meuvent, tombent, etc., mais ne font pas de promenade...). Qu’est-ce que tous les prédicats de type P ont en commun ? On peut dire que c’est la notion de conscience : les prédicats de type P désignent des états de conscience (« souffrir », « réfléchir », etc.), ou au moins comportent la conscience à titre de composant (faire une promenade n’est pas un simple état de conscience, mais cela suppose néanmoins quelque état de conscience : « décider » de sortir, « choisir » son itinéraire, etc.). Donc les personnes, contrairement aux choses inanimées, sont des êtres conscients.

Mais cela ne suffit pas. Les animaux eux aussi sont des êtres conscients (ils « souffrent », sont « conscients » à leur façon du monde qui les entoure, etc.), pourtant on ne dirait pas qu’ils sont des personnes. Qu’est-ce qui distingue une personne d’un simple animal ? Swinburne propose qu’il s’agit d’un sous-ensemble de prédicats de type P, au nombre de 4 :

  1. le fait de parler ;
  2. le fait d’avoir des désirs de deuxième ordre ;
  3. le fait de pouvoir connaître des réalités non observables ;
  4. et par-dessus tout, le fait de pouvoir former des jugements moraux.

Pour être une personne, une chose doit être caractérisable en termes d’un sous-ensemble spécial de prédicats de type P.
Différents auteurs ont mis en évidence différents attributs qui distinguent les personnes des simples animaux. Les personnes utilisent le langage pour communiquer ainsi que pour penser. Elles utilisent le langage pour argumenter, avancer telle considération comme objection à telle autre, etc. Elles ont des volitions de deuxième ordre : c’est-à-dire qu’elles peuvent vouloir ne pas vouloir (ou vouloir ne pas haïr) telle ou telle chose (par ex. un homme peut vouloir ne pas haïr son frère). Les animaux ne montrent aucun signe qu’ils auraient d’autres désirs que des désirs de premier ordre : ils désirent manger ou boire, mais ils ne peuvent vouloir ne pas vouloir manger ou boire. Les personnes peuvent former et exprimer des théories concernant des choses qui dépassent l’observation (par ex. que les choses observables sont composées de particules de taille trop faible pour être vues). Et par-dessus tout, les personnes peuvent former des jugements moraux : des jugements que telle ou telle action est moralement bonne ou mauvaise, obligatoire ou injuste, par opposition au jugement qu’une action est telle qu’il est dans notre avantage de l’accomplir, ou telle qu’on se sentirait heureux de l’avoir accomplie. Parmi les jugements moraux que les personnes sont clairement capables de former se trouvent les jugements que telle ou telle forme de vie est suprêmement digne d’être vécue.
Si une chose est caractérisable par la totalité de ces prédicats, alors c’est une personne ; et si elle n’est caractérisable par aucun, alors ce n’est pas une personne. (The Coherence of Theism, ch. 7, p. 103)

Une personne est une chose qui possède ces 4 attributs (ou au moins la plupart d’entre eux). Cette définition exprime la conception commune qu’on a de ce qu’est une personne. C’est donc bien à partir d’elle qu’on peut répondre à la question : est-il cohérent de supposer que Dieu soit une personne ?

Notes

[1Peter F. Strawson, Individuals, London, 1959, Ch. 3. Un « prédicat » est un mot ou une expression qui désigne une caractéristique possédée par une chose, ou une action qu’elle accomplit, ou une situation dans laquelle elle se trouve, etc.

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