1. Le Principe de Développement

jeudi 31 décembre 2015, par Denis Cerba

En bref : Le Principe de Développement [Principle of Growth] est le principe le plus fondamental de reconstruction politique et sociale défendu par Russell dans ses PSR. Il affirme la centralité définitive de l’individu dans le monde moderne.

Le premier chapitre des PSR de Russell s’intitule : Le principe de développement [The Principle of Growth]. C’est le chapitre le plus important du livre : il expose le principe fondamental qui aux yeux de Russell devra guider la reconstruction du monde après le désastre de la Grande Guerre, et le faire progresser dans la direction d’un accomplissement de la modernité (cf. La thèse centrale des PSR).

 Les grandes lignes du Principe de Développement

Le Principe de Développement est un principe à la fois anthropologique et politique :

  1. Comme principe anthropologique, il affirme I’existence en tout homme d’un principe intime et strictement personnel de développement, de nature essentiellement pulsionnelle : chaque homme tend instinctivement vers un type d’excellence qui lui est propre et qui n’est jamais exactement celui d’aucun autre individu.
  2. Comme principe politique, il affirme que les institutions sociales et politiques n’ont d’autre raison d’être que de permettre et favoriser le développement de chaque individu, dans son irréductibilité et personnalité propres, en direction de la forme d’excellence qui est la sienne.

La pleine reconnaissance de ce principe fait définitivement basculer le monde dans la modernité : le monde moderne se construit sur l’affirmation à la fois de l’absolue égalité et in-interchangeabilité des hommes, ainsi que de la liberté imprescriptible de chacun de tendre vers la forme d’excellence qui est la sienne. L’idéal moderne n’est pas pour autant celui d’une société « individualiste » (comme sont prompts à le lui reprocher les détracteurs de la modernité) : il est besoin d’un projet commun qui unisse les individus — mais le Principe de Développement interdit de l’acheter au prix de l’oppression ne serait-ce que d’un seul individu. C’est une différence radicale avec toute forme de société pré-moderne, qui repose toujours sur la tacite acceptation du fait que la vie du plus grand nombre soit au service de l’excellence de quelques-uns.

Voici maintenant comment Russell lui-même indique les grandes lignes du Principe de Développement [1] :

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« ... as trees seek the light. »

The impulses and desires of men and women, in so far as they are of real importance in their lives, are not detached one from another, but proceed from a central principle of growth, an instinctive urgency leading them in a certain direction, as trees seek the light. [...] This intimate centre in each human being is what imagination must apprehend if we are to understand him intuitively. It differs from man to man, and determines for each man the type of excellence of which he is capable. The utmost that social institutions can do for a man is to make his own growth free and vigorous : they cannot force him to grow according to the pattern of another man. [...]
Men, like trees, require for their growth the right soil and a sufficient freedom from oppression. These can be helped or hindered by political institutions. But the soil and the freedom required for a man’s growth are immeasurably more difficult to discover and to obtain than the soil and the freedom required for the growth of a tree. And the full growth which may be hoped for cannot be defined or demonstrated ; it is subtle and complex, it can only be felt by a delicate intuition and dimly apprehended by imagination and respect. It depends not only or chiefly upon the physical environment, but upon beliefs and affections, upon opportunities for action, and upon the whole life of the community. The more developed and civilized the type of man the more elaborate are the conditions of his growth, and the more dependent they become upon the general state of the society in which he lives. A man’s needs and desires are not confined to his own life. If his mind is comprehensive and his imagination vivid, the failures of the community to which he belongs are his failures, and its successes are his successes : according as his community succeeds or fails, his own growth is nourished or impeded. [2]

 Pour aller plus loin

Dans les articles suivants, nous expliquerons plus en détail le contenu du Principe de Développement selon ses deux axes majeurs :

  1. Le Principe de Développement comme principe anthropologique : l’importance de la vie pulsionnelle.
  2. Le Principe de Développement comme principe politique et d’interprétation du monde moderne : le sens et l’histoire de la liberté de l’individu.

Le Principe de Développement comme principe anthropologique

Comme principe anthropologique, le Principe de développement implique foncièrement le passage d’un schéma bipartite (raison/désir) à un schéma tripartite (raison/désir/pulsion).

Pour comprendre ce passage, il faut commencer par se rappeler le schéma bipartite traditionnel, avant de prendre en vue les grandes lignes du schéma tripartite proposé par Russell.

Le schéma tripartite provient de l’adjonction de la composante pulsionnelle : cf. Qu’est-ce qu’une pulsion ? et quelle est son importance dans la vie humaine ?

Une première conséquence importante de cette adjonction est une théorie renouvelée des rapports raison/pulsion.

Le Principe de Développement comme principe politique

Notes

[1Cf. Principles of Social Reconstruction, Routledge, 2010, p. 11-12 (nous soulignons).

[2"Les pulsions et les désirs des hommes et des femmes, pour autant qu’ils tiennent une place réellement importante dans leur vie, ne sont pas séparés les uns des autres, mais procèdent d’un principe central de développement, une nécessité instinctive qui les conduit dans une certaine direction, tels des arbres recherchant la lumière. [...] Ce centre intime en chaque être humain doit être saisi par l’imagination si l’on veut comprendre intuitivement l’autre. Il diffère d’un individu à l’autre, et détermine le type d’excellence dont chacun est capable. Le plus que les institutions sociales puissent faire pour les individus est d’assurer à chacun la liberté et la vigueur de son développement personnel : elles ne peuvent contraindre quiconque à croître sur le modèle d’un autre. [...]
Les hommes, comme les arbres, ont besoin pour leur croissance d’un sol propice et d’une liberté suffisante. L’un comme l’autre peuvent être soit favorisés soit empêchés par les institutions politiques. Mais le sol et la liberté nécessaires au développement d’un homme sont incomparablement plus difficiles à découvrir et à assurer que le sol et la liberté nécessaires à la croissance d’un arbre. Et le développement complet que chacun peut espérer ne peut être objet de définition ou de démonstration : il est subtil et complexe, il ne peut être pressenti que par une délicate intuition, et obscurément compris seulement par l’imagination et le respect. Il ne dépend pas seulement ou principalement de l’environnement matériel, mais aussi des croyances et des affections, des opportunités données à l’agir, et de la vie totale de la communauté. Plus on a affaire à un type d’homme développé et civilisé, plus les conditions de sa croissance sont compliquées, et plus elles dépendent de l’état général de la société dans laquelle il vit. Les besoins et les désirs d’un homme ne se confinent pas à sa propre vie. Si sa conscience est vaste et son imagination vive, les échecs de la communauté à laquelle il appartient deviennent ses propres échecs, comme ses réussites deviennent les siennes propres : selon que sa communauté d’appartenance réussit ou échoue, sa propre croissance s’en trouve alimentée ou entravée." (traduction D. Cerba)

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