1. Le Bien et le Mal sont-ils des notions analysables ?

mardi 14 novembre 2017, par Denis Cerba

En bref : Russell soutient la thèse métaéthique selon laquelle le Bien et le Mal ne sont pas analysables : ce sont des notions absolument fondamentales, qu’il est impossible de réduire à quoi que ce soit d’autre. C’est important car cela signifierait que tout homme possède intuitivement ces notions, quand bien même plus ou moins confusément et sans qu’un consensus total ne puisse jamais être atteint entre les hommes au sujet de ce qui est bon ou mauvais.

La thèse métaéthique la plus fondamentale soutenue par Russell dans les Éléments d’éthique est que les notions de Bien et de Mal sont inanalysables, c’est-à-dire sont fondamentales.

 Le caractère fondamental des notions de Bien et de Mal

Que le Bien et le Mal soient inanalysables, cela signifie qu’on ne peut les définir, c’est-à-dire les ramener à une certaine combinaison d’autres notions plus simples : comme on peut définir « pentagone » en disant qu’il s’agit d’« une figure géométrique à cinq côtés ». Dans le cas du Bien ou du Mal, on ne peut les ramener à rien de conceptuellement plus fondamental : le Bien est le Bien, un point c’est tout, on ne peut pas l’éliminer en disant qu’il est, plus fondamentalement, « l’objet du désir », ou « le plaisir », ou « la même chose que l’Être », etc.

Cela veut dire également que tout homme possède directement, intuitivement, ces notions, qu’il est donc fondamentalement à même de juger de ce qui est bien ou mal (même si évidemment il reste capable de se tromper dans l’application de ces notions à tel ou tel cas particulier) :

Good and Bad [...] are ideas which everybody [...] possesses. These ideas are apparently among those which form the simplest constituents of our more complex ideas, and are therefore incapable of being analysed or built up out of other simpler ideas. [1]

Si le Bien n’est pas définissable, cela veut dire qu’il est seulement montrable : si quelqu’un veut savoir ce qu’est le Bien, il n’y a d’autre solution que de lui en montrer un exemple, susceptible d’en réveiller en lui l’idée :

When people ask : What do you mean by « good » ?, the answer must consist, not in a verbal definition such as could be given if one were asked : What do you mean by « pentagon » ?, but in such a characterization as shall call up the appropriate idea to the mind of the questioner. [2]

Donc le Bien, dans toute sa fondamentalité et son extension, se voit, se touche, se comprend, se réveille, uniquement à travers l’expérience concrète que l’on fait de tel ou tel bien particulier. Russell compare ce processus à celui de l’apprentissage du nom des couleurs par les jeunes enfants :

It is in this way that children are taught the names of colours : they are shown (say) a red book, and told that that is red ; and for fear they should think « red » means « book », they are shown also a red flower, a red ball, and so on, and told that these are all red. Thus the idea of redness is conveyed to their minds, although it is quite impossible to analyse redness or to find constituents which compose it. [3]

 Difficultés posées par l’inanalysibilité du Bien et du Mal

Russell en repère deux, l’une superficielle, l’autre plus profonde : elles concourent néanmoins toutes deux à l’idée fausse selon laquelle « la notion de ’bien’ pourrait être analysée en quelque autre notion, comme le plaisir ou l’objet du désir » [4].

La difficulté la plus superficielle réside dans le préjugé commun selon lequel on ne pourrait comprendre une idée autrement qu’en la définissant. Préjugé peut-être hérité, dans le monde intellectuel, de la tradition aristotélisante et de son obsession pour les définitions « par genre et espèce »... Si l’effort de définition (pas nécessairement « par genre et espèce » !, mais plutôt par analyse) est évidemment pertinent pour la plupart des notions, reste que pour que l’intelligibilité soit en définitive possible elle doit buter et s’appuyer sur un certain nombre de notions au-delà desquelles l’analyse ne remonte pas. Reste à savoir lesquelles, à ne pas se tromper de notions fondamentales : la thèse défendue par Russell est que le Bien et le Mal font précisément partie de ces quelques notions fondamentales.

A [...] reason [that has led people to think that the notion of good could be analysed into some other notion] [...] is the common confusion that makes people think they cannot understand an idea unless they can define it — forgetting that ideas are defined by other ideas, which must be already undestood if the definition is to convey any meaning. When people begin to philosophize, they seem to make a point of forgetting everything familiar and ordinary ; otherwise their acquaintance with redness or any other colour might show them how an idea can be intelligible where definition, in the sense of analysis, is impossible. [5]

Une autre difficulté est plus sérieuse : le manque de consensus entre les hommes quant à savoir ce qui est bon ou mauvais. Ce consensus est nettement moindre que dans le cas de savoir ce qui est rouge et ce qui ne l’est pas...

In the case of ’good’, the process is more difficult [than in the case of colours], both because goodness is not perceived by the senses, like redness, and because there is less agreement as to the things that are good than as to the things that are red. [6]

S’il est donc difficile d’être d’accord sur les exemples précis de bien et de mal, et que le Bien n’est accessible qu’à travers ces exemples, cela met quelque peu en péril l’affirmation que « Bien et Mal sont des idées que tout le monde possède ». Mais il faut relativiser le désaccord entre les hommes concernant le bon et le mauvais : il est certes plus grand que concernant les couleurs, mais Russell pointe plutôt un consensus suffisamment large et significatif pour qu’on ne soit pas contraint à une vision purement subjective et personnelle du Bien et du Mal :

I think when attention is clearly confined to good and bad, as opposed to right and wrong, the amount of disagreement between different people is seen to be much less than might at first be thought. [7]

S’il demeure une part irréductible de désaccord entre les hommes, cela est à mettre au compte d’une certaine difficulté qu’il y a à pénétrer la notion de bien et à bien juger de ce qui en relève, mais non à l’inexistence ou à la non-universalité de la notion :

It is supposed that ethical preferences are a mere matter of taste, and that if X thinks that A is a good thing, and Y thinks it is a bad thing, all we can say is that A is good for X and bad for Y. This view is rendered plausible by the divergence of opinion as to what is good and bad, and by the difficulty of finding arguments to persuade people who differ from us in such a question. But the difficulty in discovering the truth does not prove that there is no truth to be discovered. If X says A is good, and Y says A is bad, one of them must be mistaken, though it may be impossible to discover which. [8]

 Les arguments en faveur de l’inanalysibilité du Bien et du Mal

Pour argumenter la thèse de l’inanalysibilité du Bien et du Mal, Russell procède par la négative : c’est-à-dire qu’il montre que les principales définitions ou analyses qui ont été proposées en réalité n’en sont pas. Il examine trois de ces propositions :

  1. Le Bien serait « ce qu’il est de notre devoir de produire ».
  2. Le Bien serait « ce qui est désiré ».
  3. Le Bien serait « identique à l’Être ».

Notes

[1« Bien et Mal [...] sont des idées que tout le monde [...] possède. Ces idées font apparemment partie de celles qui forment les constituants les plus simples de nos idées plus complexes, et qu’il est par conséquent impossible d’analyser ou de définir à partir d’idées plus simples. » (B. Russell, The Elements of Ethics, II, §4, traduction française : D. Cerba).

[2« Quand quelqu’un demande : Qu’est-ce que vous entendez par ’bon’ ?, la réponse doit prendre la forme, non d’une définition verbale du genre de celle que l’on pourrait apporter à la question Qu’est-ce que vous entendez par ’pentagone’ ?, mais d’une caractérisation propre à éveiller l’idée appropriée dans l’esprit de celui qui pose la question. » (B. Russell, The Elements of Ethics, II, §4, traduction française : D. Cerba).

[3« C’est de cette façon que l’on apprend aux enfants le nom des couleurs : on leur montre, par exemple, un livre rouge et on leur dit que c’est rouge ; et pour qu’ils ne croient pas que ’rouge’ signifie ’livre’, on leur montre aussi une fleur rouge, une balle rouge, etc., et on leur dit que toutes ces choses sont rouges. C’est ainsi qu’on éveille dans leur esprit l’idée du rouge, bien qu’il soit tout à fait impossible d’analyser le rouge ou d’en découvrir les éléments constitutifs. » (B. Russell, The Elements of Ethics, II, §4, traduction française : D. Cerba).

[4B. Russell, The Elements of Ethics, II, §4, traduction française : D. Cerba).

[5« Une [...] raison [qui a conduit à penser que la notion de bien pouvait s’analyser en quelque autre notion] est l’erreur commune selon laquelle on ne pourrait comprendre une idée à moins de pouvoir la définir, ce qui est oublier qu’on définit une idée par d’autres idées qu’on doit avoir comprises au préalable pour que la définition ait le moindre sens. Quand les gens commencent à philosopher, ils semblent mettre un point d’honneur à oublier tout ce qu’il y a de familier et d’ordinaire : autrement leur accointance avec la couleur rouge (ou toute autre couleur) leur montrerait comment une idée peut être intelligible quand bien même il s’avère impossible de la définir (c’est-à-dire de l’analyser). » (B. Russell, The Elements of Ethics, II, §4, traduction française : D. Cerba).

[6« Dans le cas du Bien, le processus est plus difficile [que dans le cas des couleurs], à la fois parce que le bien n’est pas perçu par les sens, comme le rouge, et parce que le consensus est moindre sur le fait de savoir quelles choses sont bonnes que sur le fait de savoir quelles choses sont rouges. » (B. Russell, The Elements of Ethics, II, §4, traduction française : D. Cerba).

[7« Je pense qu’à s’en tenir clairement au bon et au mauvais, par opposition au juste et au non-juste, on voit bien que l’étendue du désaccord entre les hommes est bien moindre qu’on ne pourrait le penser de prime abord. » (B. Russell, The Elements of Ethics, VI, §39, traduction française : D. Cerba).

[8« On suppose que les choix éthiques sont purement question de goût, que si X pense que A est une bonne chose alors que Y pense que c’est une mauvaise chose, tout ce que l’on peut dire est que A est bon aux yeux de X et mauvais aux yeux de Y. Ce qui rend cette thèse plausible, ce sont les différences d’opinion au sujet de ce qui est bon ou mauvais, ainsi que la difficulté qu’il y a à trouver des arguments qui réussissent à convaincre ceux qui ne sont pas d’accord avec nous sur ce point. Mais qu’il soit difficile de découvrir la vérité ne prouve pas qu’il n’y ait pas de vérité à découvrir. Si X dit que A est bon et Y que A est mauvais, l’un des deux se trompe nécessairement, quand bien même il serait impossible de découvrir lequel. » (B. Russell, The Elements of Ethics, II, §8, traduction française : D. Cerba).

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