1. La théorie cartésienne de l’esprit : introduction

lundi 14 août 2017, par Denis Cerba

En bref : La théorie cartésienne de l’esprit tient dans une affirmation centrale : l’esprit s’identifie à la conscience. Cette thèse profondément intuitive, mais discutable, a exercé une influence considérable sur l’histoire de la philosophie moderne et contemporaine, en mettant au centre de l’attention le phénomène de la transparence à lui-même de l’esprit.

 L’identification cartésienne : esprit = conscience

La théorie de l’esprit avancée par Descartes tient dans une affirmation centrale : l’esprit, c’est la conscience. L’esprit s’identifie à la conscience : la conscience n’est pas seulement une manifestation ou une faculté parmi d’autres de l’esprit, voire la principale, elle est purement et simplement l’esprit. Par « conscience », ici, il faut entendre « l’expérience consciente » (conscious experience), « subjective », que chacun a « dans la tête » : c’est ce que Descartes, dans son vocabulaire, appelle « penser » (l’esprit est en ce sens une « chose qui pense » pour Descartes : c’est-à-dire une chose qui n’est rien d’autre que conscience).

Selon Descartes, l’esprit = la conscience

Cette thèse constitue évidemment l’un des deux grands volets du dualisme cartésien : l’homme est composé d’une chose purement matérielle (le corps) et d’une chose purement immatérielle (la conscience), en interaction l’une avec l’autre.

La puissance philosophique de cette thèse tient dans sa radicalité : elle offre une caractérisation et une délimitation claires de ce qu’est l’esprit, délimitation qui s’avère également relativement intuitive (le sens commun fait fond sur une différence radicale corps/esprit et voit dans la conscience, au minimum, une caractéristique essentielle de l’esprit). Elle a de fait exercé une influence considérable sur le développement de la philosophie moderne [1], et demeure au point de départ de la réflexion contemporaine en philosophie de l’esprit (ne serait-ce que comme objet de critique).

 Le fondement de la thèse cartésienne

Au-delà de son aspect intuitif, Descartes argumente-t-il l’identité fondamentale esprit = conscience ? Aux yeux de la philosophie contemporaine, il faut reconnaître que Descartes n’offre pas d’argument de cette identification qui soit vraiment à la hauteur de sa radicalité. Ce qui s’en rapproche le plus est évidemment le fameux argument du Cogito, mais son insuffisance est claire. L’argument du Cogito (« Je pense, donc je suis ») suffit à prouver notre existence (en effet : pour penser — et il est indéniable que nous pensons, alors même que nous doutons d’exister, puisque douter c’est penser — il faut être), mais non le fait que nous ne soyons rien d’autre qu’une « chose qui pense » au sens radical où l’entend Descartes (c’est-à-dire au sens où la conscience n’est pas seulement une activité parmi d’autres de l’esprit, mais s’identifie à lui). Hume aura raison du Cogito en ce sens en disant : on pourrait tout aussi bien dire « Je me promène, donc je suis une promenade » ! Du fait qu’il soit indéniable que je me promène, on peut déduire que j’existe et que je suis une chose en train de se promener, mais non que je sois identique à une promenade... De même, du fait indéniable que je pense, on peut déduire que j’’existe et que je suis une chose qui peut penser et est en train de penser, mais non que je suis une chose qui n’existe que de penser. Tout se passe comme si Descartes avait cédé à la tentation de passer du plan épistémologique au plan ontologique : le phénomène de la conscience présente évidemment pour nous une forme remarquable de précellence épistémologique (quand on est conscient, on le sait, quasiment par définition !, ce qui est loin d’être le cas de n’importe quel phénomène...), mais il y a en fait très loin de là à savoir qu’on n’est que conscience (considération ontologique).

En dépit de son insuffisante fondation argumentative, la thèse cartésienne de l’identité esprit = conscience demeure néanmoins tout à fait centrale dans la discussion philosophique contemporaine en raison, nous l’avons vu, de son caractère à la fois radical et intuitif ainsi que de l’influence qu’elle a exercée sur le développement de la philosophie moderne et contemporaine.

 Les corollaires de l’identité esprit = conscience : la transparence parfaite de l’esprit

Une fois que l’on adhère à l’identité esprit = conscience, on est contraint d’en déduire un certain nombre de conséquences. Ces conséquences, explicitement tirées par Descartes et discutées par la philosophie contemporaine, sont au nombre de trois :

  1. L’esprit est continuellement actif.
  2. L’esprit est toujours conscient de son activité. C’est la thèse de l’auto-notification des contenus mentaux : toute activité mentale, et donc tout contenu mental, se notifie d’elle-même à celui qui l’exerce. L’esprit comme conscience ne peut rien ignorer de ce qui se passe en lui.
  3. La conscience qu’a l’esprit de son activité ne peut être erronée. C’est la thèse de l’infaillibilité (ou de l’incorrigibilité) de l’esprit concernant son activité et le contenu de son activité : non seulement rien de ce qui se passe dans l’esprit ne lui échappe (= auto-notification), mais rien ne lui apparaît qui ne se passe effectivement (= infaillibilité).

Si l’on combine auto-notification et infaillibilité, on a le contenu précis de la thèse de la transparence parfaite de l’esprit, qui est également celui de la précellence épistémologique de l’esprit :

Auto-notification + infaillibilité = transparence parfaite de l’esprit = précellence épistémologique de l’esprit

En résumé, dans l’esprit comme identique à la conscience : toutes les marchandises sont en vitrine (auto-notification) et rien n’est en vitrine qui ne soit en magasin (infaillibilité)...

Inutile de rappeler l’influence extraordinaire qu’a eue la doctrine de la transparence parfaite de l’esprit sur l’histoire de la philosophie moderne, pour laquelle elle va quasiment de soi. En philosophie contemporaine, c’est une thèse très critiquée et qui ne semble plus tenable : mais cette critique elle-même est particulièrement intéressante et fait progresser la réflexion philosophique sur l’esprit, ce qui est donc le cas également de la théorie cartésienne.

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