1. L’éthique est-elle une science théorique ou pratique ? (d’après Russell)

mardi 15 septembre 2015, par Denis Cerba

En bref : Contrairement à la conception traditionnelle selon laquelle l’éthique ne serait pas un savoir comme un autre (parce qu’orienté non vers le Vrai, mais vers le Bien), Russell rappelle que l’éthique, en tant que prétention au savoir, n’a d’autre légitimité que celle d’être une recherche du vrai concernant son objet propre.

 Une distinction traditionnelle...

On a coutume de dire, en philosophie, que l’éthique est une science pratique, par opposition à théorique : parce qu’elle concerne non pas la connaissance du monde, de ce qui est, de l’« être » (= savoir théorique), mais plutôt la conduite humaine, ce que fait l’homme, l’« agir » humain (= savoir pratique). Cette opposition remonte au moins à Aristote, qui déjà distinguait les « sciences théorétiques » (les mathématiques, la physique, la métaphysique) des « sciences pratiques » (l’éthique, la politique). On la retrouve par exemple, à la fin du 18e s., chez Kant (où la « raison pratique » [1] est nettement distinguée de la « raison théorique » [2]).

Cette opposition théorique/pratique est censée distinguer deux types de savoir radicalement différents, parce qu’ils exploreraient deux types de domaine radicalement différents : le domaine de l’être et le domaine de l’agir. Pour parler comme les Scolastiques, il y aurait différence fondamentale de science, parce que différence fondamentale d’objet : les sciences théoriques ont affaire au Vrai, les sciences pratiques au Bien.

 ... qu’il vaudrait mieux laisser tomber !

Dès les premières lignes des Éléments d’éthique, Russell s’inscrit en faux contre cette conception : pour lui, l’éthique est, comme toute science, une science théorique. Elle étudie certes autre chose que les mathématiques ou la zoologie : la conduite humaine, et non pas les nombres ou les animaux ; mais exactement comme les mathématiques et la zoologie concernant leur objet propre, elle cherche à découvrir des propositions vraies concernant la conduite humaine en termes de bien et de mal. Comme tout savoir — toute branche de la philosophie ou de la science — l’éthique recherche le vrai. Autrement, s’il suffisait à l’éthique d’étudier la pratique humaine pour devenir elle-même pratique, alors il faudrait qualifier d’animale la zoologie et de gazeuse la théorie des gaz...

[The view of ethics as the practical study] overlooks the fact that the object of ethics, by its own account, is to discover true propositions about virtuous and vicious conduct, and that these are just as much a part of truth as true propositions about oxygen or the multiplication table. The aim is, not practice, but propositions about practice ; and propositions about practice are not themselves practical, any more than propositions about gases are gaseous. One might as well maintain that botany is vegetable or zoology animal. Thus the study of ethics is not something outside science and coordinate with it : it is merely one among sciences. (B. Russell, Elements of Ethics, 1910, § 1) [3]

On voit, pour résumer, que dire que « l’éthique est une science pratique » — voire la science pratique par excellence — est une affirmation soit vraie mais oiseuse, soit tout simplement fausse et par conséquent nocive :

  1. Soit vraie, mais oiseuse : s’il s’agit simplement de dire que l’éthique a un autre objet d’étude que les autres sciences, c’est certes vrai, mais sans importance particulière — puisque c’est le cas de toutes les sciences ! En ce sens, cela équivaut à dire que la zoologie étudie les animaux...
  2. Soit fausse, et donc nocive : au sens fort, l’éthique serait « pratique » au sens où elle rechercherait fondamentalement autre chose que le vrai. C’est à la fois faux (l’éthique recherche le vrai concernant la conduite humaine) et nocif : il faut se méfier de toute prétention au savoir qui cherche à esquiver d’emblée les exigences (relativement basiques et communes) de la recherche du vrai... Peut-être la recherche du vrai est-elle beaucoup plus difficile en éthique que dans beaucoup d’autres domaines — mais il n’en reste pas moins que c’est la seule chose qui puisse la qualifier comme savoir valable.

Notes

[1Objet de la Critique de la raison pratique (1788).

[2Objet de la Critique de la raison pure (1781).

[3« [La conception d’après laquelle l’éthique serait la science pratique par excellence] néglige le fait que l’éthique se donne elle-même pour objet de découvrir des propositions vraies au sujet des conduites bonnes ou mauvaises, et que de telles propositions font autant partie du vrai que les propositions concernant l’oxygène ou la table de multiplication. Le but, ici, n’est pas la pratique, mais les propositions concernant la pratique ; et les propositions concernant la pratique ne sont pas plus, en elles-mêmes, de nature pratique que les propositions qui ont trait au gaz ne sont gazeuses. Autant prétendre que la botanique est végétale et la zoologie, animale. Ainsi l’étude de l’éthique n’est pas quelque chose d’extérieur à la sicence et qui se situerait sur le même plan : il s’agit simplement d’une science parmi d’autres. » (B. Russell, Éléments d’éthique, trad. Fr. Clémentz et J.-P. Cometti, PUF, 1997.)

Répondre à cet article