1. Introduction à la question des universaux

mercredi 17 juin 2015, par Denis Cerba

En bref : La question des universaux traverse la philosophie occidentale, depuis Socrate jusqu’à la métaphysique contemporaine. C’est une question qui concerne la structure la plus fondamentale des choses (l’ontologie) : les caractéristiques communes que semblent posséder des choses différentes sont-elles une réalité, ou bien une simple apparence ?

La « question des universaux » est l’un des problèmes les plus centraux de la métaphysique. Plus précisément, c’est une question qui relève de la métaphysique catégoriale (ou : ontologie) : cela veut dire qu’elle concerne la structure la plus fondamentale de la réalité.

Dans cet article introductif, nous proposons :

  1. Une (très) brève histoire de la question des universaux dans la philosophie occidentale.
  2. Une première caractérisation du problème, dans les termes de la philosophie contemporaine.

 Brève histoire de la question des universaux

Philosophie antique

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Socrate (469-399 av. J.-C.)

Il semble bien que le philosophe athénien SOCRATE ait été le premier à avoir mis la question de l’universel au premier plan de la scène philosophique. Aristote le caractérisera comme ayant « recherché l’universel » [1]. Par exemple, à propos du courage, Socrate recherche la caractéristique précise (au delà des différences ou contradictions apparentes) qui vaut tout autant pour le soldat qui tient son poste, le Scythe qui tourne bride après avoir tiré sa flèche, le guerrillero qui combat dans la jungle, le cancéreux qui supporte sa maladie, etc. [2]. La question de l’universel porte sur ce qu’il y a de profondément commun entre des choses à première vue plus ou moins différentes.

La réflexion de Socrate sur ce sujet a été prolongée par ses deux principaux disciples, Platon et Aristote — chacun à sa façon :

  1. Platon (427-347 av. J.-C.) a élaboré la théorie dite des « Idées ». Les caractéristiques universelles des choses seraient en fait des entités transcendantes et immuables (les fameuses Idées platoniciennes). Le texte emblématique de Platon à ce sujet — l’allégorie de la caverne — se trouve au début du livre VII de la République [3].
  2. Aristote (384-322 av. J.-C.), quant à lui, s’est montré très sceptique à l’égard de la théorie de Platon. Il préfère situer l’universel dans les choses de ce monde, plutôt que dans un monde transcendant. Sa définition de l’universel est la suivante : « Il y a des choses universelles et des choses singulières ; j’appelle universel ce dont la nature est d’être affirmé de plusieurs sujets, et singulier ce qui ne le peut : par exemple, homme est un terme universel, et Callias un terme individuel » [4]. Cette définition pointe la différence entre réalité singulière (l’individu Callias) et réalité universelle (l’homme en général), mais elle est très insatisfaisante parce qu’elle tend à confondre la réalité et les termes qui servent à la désigner : il faudra très longtemps à la réflexion philosophique pour bien comprendre qu’il ne suffit pas d’avoir des termes universaux pour avoir des réalités universelles, et qu’on ne peut ni déduire ni connaître les secondes à partir simplement des premiers !

Philosophie médiévale et moderne

La philosophie renaît en Occident au 11e s., suite à une première redécouverte des textes d’Aristote. La question des universaux est l’une de celles qui passionnent tout particulièrement les philosophes médiévaux (11e—14e s.). Des théories remarquables — et contradictoires — sont élaborées et discutées. C’est durant cette période, notamment, que se met en place l’opposition (toujours valable aujourd’hui) entre le réalisme et le nominalisme :

  • Les Réalistes considèrent qu’il y a non seulement des termes universels, mais aussi des réalités universelles.
  • Les Nominalistes considèrent qu’il existe certes des termes universels, mais que dans la réalité il n’y a que du singulier (l’universel n’est qu’une « façon de parler » des réalités singulières).

La philosophie moderne (17e—19e s.) s’est globalement désintéressée de la question des universaux (pour des raisons que nous ne tentons pas d’élucider ici). Il faut attendre l’apparition de la philosophie analytique, à l’époque contemporaine, pour que l’importance de cette question soit de nouveau saisie.

Philosophie contemporaine (20e—21e s.)

La question des universaux redevient importante dans le cadre de la renaissance de la métaphysique catégoriale (ou : ontologie), initiée par la tradition de la philosophie analytique. Quand on cherche à dégager la structure fondamentale du réel (métaphysique catégoriale), l’une des questions importantes à se poser est la suivante : la distinction universel/singulier n’est-elle que dans notre façon de penser et de parler, ou bien existe-t-elle aussi dans la réalité ? Est-elle l’une des structures fondamentales du réel ? Le débat réalisme/nominalisme reprend donc du service, mais profondément renouvelé par les progrès apportés par la philosophie analytique contemporaine (fondation de la logique contemporaine et prise en compte du progrès scientifique, notamment).

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Bertrand Russell (1872-1970)

L’article fondateur qui a remis la question des universaux au centre de la recherche ontologique est dû à l’un des principaux fondateurs de la philosophie analytique, Bertrand Russell : « On the Relation of Universals and Particulars », publié en 1912 dans les Proceedings of the Aristotelian Society [5]. Il est consultable en ligne ici. Par sa clarté et sa pertinence, c’est une excellente introduction à la question telle que traitée aujourd’hui en philosophie contemporaine. Russell est quant à lui partisan du caractère réel de l’opposition universel/particulier :

The purpose of the following paper is to consider whether there is a fundamental division of the objects with which metaphysics is concerned into two classes, universals and particulars, or whether there is any method of overcoming this dualism. My own opinion is that the dualism is ultimate. (« On the Relation... », début).

À la suite de Russell, la question de l’universel a été abondamment retravaillée, notamment dans la seconde moitié du 20e s. Une œuvre incontournable dans ce domaine est celle du philosophe australien David M. Armstrong : Universals & Scientific Realism (vol. I : Nominalism & Realism, vol. II : A Theory of Universals), publiée en 1978.

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D. Armstrong
(1926-2014)

Universals & Scientific Realism est une discussion serrée de la question des universaux à partir des ressources de la philosophie analytique contemporaine. Armstrong présente et critique les différentes options possibles, avant de se rallier lui-même à la position du réalisme scientifique : la métaphysique peut établir que les universaux existent (= réalisme), mais c’est à la science en définitive d’établir quels universaux existent (= réalisme scientifique) ; on ne peut partir des universaux dans le langage et dans la pensée pour en déduire tout simplement que les universaux existent et quels universaux existent : les spéculations traditionnelles de la philosophie sur la « nature » du lapin ne suffisent certainement pas à établir que quelque chose de tel que la « lapinité » existe...

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Les Universaux (2010)

Parce que le travail d’Armstrong nous semble un modèle de sérieux philosophique et sa conclusion la mieux assurée, nous nous rallions à sa position et l’utiliserons comme guide dans l’exposition de la question des universaux.

À noter : en 1989, Armstrong a proposé une présentation simplifiée et plus accessible au grand public de sa réflexion et de sa théorie, sous le titre : Universals. An Opinionated Introduction [6]. Ce livre a été traduit en francais en 2010, sous le titre : Les Universaux. Une introduction partisane [7]. Armstrong y reprend la présentation du problème, ses différentes solutions possibles, et les lignes majeures de celle qui retient son suffrage (le réalisme scientifique). C’est de loin la meilleure introduction en français à la question des universaux en philosophie contemporaine.

 En quoi consiste le problème des universaux ?

Comme toute question philosophique, le problème des universaux naît de la constatation d’un phénomène à la fois important et courant (presque banal), mais qui à l’examen se révèle profondément énigmatique.

Dans le cas des universaux, ce phénomène est le suivant : des choses strictement non-identiques semblent avoir certaines caractéristiques strictement identiques. Par exemple : deux objets de la même couleur. Ces objets ne sont pas identiques (puisqu’ils sont deux), et néanmoins, quand on dit qu’ils sont de la même couleur, il semble bien qu’on veuille dire que leur couleur, elle, est strictement identique. Y a-t-il donc deux objets et une seule couleur ? Ou bien en réalité deux objets et également deux couleurs ? Telle est la controverse entre réalistes (qui soutiennent qu’il n’y a bien qu’une seule couleur : strictement la même dans les deux objets) et nominalistes (qui soutiennent que la couleur de chacun de ces objets est distincte de celle de l’autre : il y a bien deux couleurs, quand bien même elles seraient exactement de la même teinte et nuance !).

La question peut sembler excessivement subtile, mais elle est importante. C’est la question de savoir si l’universel existe et fait partie de la structure la plus fondamentale des choses : y a-t-il de l’identité de nature au sens strict entre des choses différentes ?

  • Les Réalistes répondent : oui ! L’universel et le particulier existent : cette dualité est réelle et fondamentale.
  • Les Nominalistes répondent : non ! L’identité stricte de nature n’est qu’une apparence : en fait, il n’existe que des choses et des propriétés strictement particulières. Seul existe le particulier.

Notes

[1« Socrate, dont les préoccupations portaient sur les choses morales, […] avait […], dans ce domaine, cherché l’universel et fixé, le premier, la pensée sur les définitions » (Aristote, Métaphysique A, 6, 987b).

[2Cf. le Lachès, de Platon, consacré à la façon dont Socrate s’interroge sur la notion de courage.

[3Platon, République, Livre VII, 514a-521c.

[4De Interpretatione, chap. 7, 17a38—b1.

[5Republié en 1956, avec d’autres articles de Russell, dans le recueil intitulé Logic and Knowledge.

[6D. M. Armstrong, Universals. An Opinionated Introduction, Westview Press 1989.

[7David M. Armstrong, Les Universaux. Une introduction partisane, Les Éditions d’Ithaque 2010.

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